[Note 669: ] [ (retour) ] À dater de cette lettre cesse la correspondance directe de Napoléon avec son ambassadeur en Russie.

II

Napoléon a-t-il emporté en Russie les ornements impériaux?

Dans une brochure fort rare, intitulée: Petites causes et grands effets, le secret de 1812, M. Sudre rapporte le fait suivant, d'après M. Destutt de Tracy, qui prit part à l'expédition de Russie. Pendant la marche sur Moscou, entre Wilna et Witepsk, M. de Tracy remarqua, dans la colonne des bagages, un fourgon aux armes impériales, gardé par un piquet de cavalerie: l'officier commandant ce détachement lui révéla que le fourgon contenait les ornements impériaux; il l'avait appris par l'indiscrétion d'un subalterne. Plus tard, M. de Tracy sut de l'un des membres de la famille impériale la raison de ce transport: Napoléon voulait, après une paix victorieuse, se faire couronner à Moscou empereur d'Occident, chef de la Confédération européenne, défenseur de la religion chrétienne. (Cf. le Supplément littéraire du Figaro, 4 mai 1895.)

Dans la Revue rétrospective (n° du 10 mai 1895), M. le vicomte de Grouchy a publié divers extraits des Mémoires du comte de Langeron, qui fit la campagne de 1812 au service de la Russie: on y lit, dans le récit de la retraite, le passage suivant: «À cinq verstes de Wilna, sur le chemin de Kovno, les Français laissèrent leurs dernières voitures--entre autres celles de Napoléon. On y trouva ses portefeuilles, ses habits, ses ordres, son sceptre et son manteau impérial, dont un Kosak, dit-on, s'affubla.» (Cf. le Supplément littéraire du Figaro, 11 mai 1895.)

À ces témoignages, nous pouvons en ajouter un autre. Le 6 avril 1812, Bernadotte disait à l'envoyé russe Suchtelen, en parlant de Napoléon et pour mieux prouver l'extravagance de ses ambitions: «Il fait traîner en Allemagne l'attirail du couronnement, probablement pour s'en faire couronner empereur.» (Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, XXI, 438.) Or, Bernadotte avait à Paris des correspondants, sa femme entre autres, qui l'instruisaient assez exactement des incidents caractéristiques et surtout des bruits répandus.

De ces trois témoignages, aucun n'est concluant par lui-même; leur concordance fait leur valeur et donne à penser. Cependant, les registres de l'archevêché de Paris, où étaient déposés les ornements impériaux, ceux qui avaient servi au sacre, ne portent aucune trace d'un déplacement de ces insignes en 1812. Les ornements comprenaient, comme on le sait, la couronne de laurier d'or que Napoléon plaça sur sa tête, le sceptre, la main de justice, le manteau de velours pourpre doublé d'hermine et semé d'abeilles, le collier, l'anneau et, de plus, ce qu'on appelait les honneurs de Charlemagne, c'est-à-dire une couronne pareille à celle attribuée par la tradition à cet empereur et qui servait au sacre des rois de France, une épée de même style et le globe impérial: ces derniers objets furent portés devant l'Empereur par des maréchaux. La couronne de Charlemagne figura, sous le second Empire, au Musée des souverains, avec quelques pièces de l'habillement de dessous revêtu par Napoléon pendant la cérémonie du sacre; quant au manteau, soi-disant pris par un Cosaque, il existe encore dans le trésor de Notre-Dame. D'autre part, les comptes impériaux, qui nous ont été intégralement conservés, ne mentionnent point que les ornements aient été faits en double ou qu'il ait été procédé à la réfection d'aucuns d'entre eux après 1812, bien que Napoléon ait agité le projet en 1813 de faire couronner Marie-Louise, ce qui eût nécessité la réapparition des insignes. Dans ces conditions, nous ne pouvons tenir pour établi le fait du transport en Russie: il est certain toutefois que le bruit en a couru dans certains milieux tenant de près à la cour, comme le prouvent les propos recueillis par M. de Tracy et par Bernadotte.

III

Rapport du comte de Nesselrode à l'empereur Alexandre Ier (octobre 1811) [670].

Sire, en résumant d'après les ordres de Votre Majesté les idées que j'ai eu l'honneur de lui soumettre dimanche, je pense qu'il serait inutile d'entrer dans une longue énumération des événements qui nous ont conduits au point où nous nous trouvons actuellement dans nos relations avec la France. Il suffira de dire qu'elles ne sont plus ce qu'elles furent après Tilsit et Erfurt, et que même, depuis le commencement de cette année, les deux puissances se trouvent l'une vis-à-vis de l'autre dans un véritable état de tension qui a constamment fait présumer que la guerre éclaterait d'un moment à l'autre. Ce changement a déterminé Votre Majesté à organiser et à rassembler des moyens de défense considérables. Ses armées sont plus fortes qu'elles ne furent jamais; elles mettent son empire à l'abri des suites d'une attaque imprévue, et comme nulle idée d'agression, même dans un but purement défensif, n'entre dans ses vues, l'objet de sa politique serait par là même déjà atteint si cette attitude ne donnait, en appuyant le refus de traiter sur les intérêts de la maison d'Oldenbourg, une extrême jalousie à l'empereur Napoléon et ne lui faisait soupçonner des arrière-pensées. Dès lors, elle pourrait devenir, sinon la cause, du moins le prétexte d'une guerre que Votre Majesté désirerait éviter tant qu'elle pourra l'être sans que sa dignité et les intérêts de son empire soient compromis par des sacrifices incompatibles avec eux. Ce désir se fonde sur des raisons qui sont sans la moindre réplique, et quand même elles n'existeraient pas, toute guerre entreprise dans les conjonctures actuelles ne présenterait jamais les chances d'un succès vu en grand.