Loin de moi l'idée d'affaiblir en quoi que ce soit notre position militaire ou de désirer que l'on cessât les sages travaux ordonnés pour l'établissement d'un nouveau système de fortifications! Mais tout en retirant de nos frontières une partie de nos forces, nous conserverions toujours la faculté de les placer en échelons dans des positions où elles seraient à portée de se concentrer et d'arriver à temps sur le point menacé toutes les fois que les dispositions de la France nous annonceraient une attaque prochaine, un danger réel. En se portant, par conséquent, à une réciprocité parfaite de mesures, nous accorderions peu et gagnerions beaucoup, car si l'empereur Napoléon a la volonté sérieuse de faire cesser la crise actuelle, il ne peut guère se refuser:

1° À une réduction effective de la garnison de Dantzig, accompagnée de quelque stipulation qui en fixerait le minimum;

2° À l'engagement de ne pas envoyer de troupes françaises dans le duché de Varsovie.

Si on pouvait y ajouter une troisième stipulation par laquelle l'armée du duché serait limitée à un nombre plus conforme aux moyens pécuniaires de cet État, ce serait sans doute un avantage. Il n'y aurait, il me semble, aucun inconvénient de le tenter.

3° Je n'ai jamais attaché un grand prix à une déclaration formelle ou à un traité par lequel l'empereur Napoléon s'engagerait à abandonner une fois pour toutes ce qu'on appelle le rétablissement de la Pologne, car tant que nous serons en paix avec lui, il n'y songera pas, et si la guerre a lieu, aucune convention ne l'en empêcherait. Cependant, comme dans plusieurs occasions il s'est prononcé à cet égard d'une manière très positive, on pourrait toujours en prendre acte pour insérer dans le traité un article renfermant cette déclaration, bien entendu qu'il ne nous soit pas mis en ligne de compte pour plus qu'il ne vaut, qu'il ne serve pas de prétexte pour être moins facile sur d'autres d'un plus grand intérêt, car le seul avantage réel qui en résulterait serait peut-être l'effet qu'il pourrait produire sur l'esprit des Polonais.

4° Je regarde comme beaucoup plus important et même comme l'objet le plus essentiel de l'arrangement un article qui assurerait pour quelque temps l'existence politique de la Prusse. Votre Majesté ne peut être indifférente au sort d'une puissance que, malgré l'état d'affaiblissement où elle se trouve, on doit toujours envisager soit comme l'avant-garde des forces avec lesquelles Napoléon envahira tôt ou tard la Russie, soit comme celle que la Russie opposera à ses projets. Le but véritable de l'arrangement, celui même qu'il faudrait hautement prononcer vis-à-vis de la France, étant le maintien de la tranquillité générale, toute stipulation à cet égard serait nécessairement vaine et sans effet, si le territoire prussien ne devenait pas libre. La France a déclaré que toute invasion de notre part dans le duché de Varsovie amènerait la guerre; pourquoi n'y répondrions-nous pas que toute attaque de la sienne contre la Prusse, tout envoi de troupes dans ce pays au delà du nombre fixé par les traités pour les garnisons des places de l'Oder équivaudrait à une déclaration de guerre? D'ailleurs, on ne demanderait à la France que de remplir scrupuleusement les engagements qu'elle a contractés en 1808 vis-à-vis de la Prusse et qui sont moins avantageux que ce que le traité de Tilsit stipule en faveur de ce pays. Elle ne ferait autre chose que de s'engager également envers nous à évacuer les places de l'Oder à fur et à mesure que le gouvernement prussien s'acquitterait de l'arriéré de ses contributions, et, comme plus de la moitié en est payé, Glogau devrait être immédiatement restitué. Pour faciliter à la Prusse les moyens de se libérer envers la France, on pourrait peut-être tirer parti de l'article du traité de Tilsit qui stipule en sa faveur une cession de trois cent mille âmes dans le cas où le pays d'Hanovre ne serait pas rendu à l'Angleterre. La France ayant disposé de ce pays, je ne sais pas pourquoi on lui ferait grâce de cet article, à elle qui jamais ne fait grâce de rien. Tout ce qui peut, en général, faire cesser le prétexte sous lequel l'empereur Napoléon occupe encore les places de l'Oder est bon et ne saurait se plaider avec trop d'énergie. Ce ne sera que lorsqu'il n'y aura plus de troupes françaises sur son territoire que la Prusse recouvrera la possibilité de prendre, dans toutes les circonstances, un parti conforme à ses vrais intérêts, et, comme c'est à nous qu'elle en sera redevable, il faut espérer qu'elle ne suivra d'autre direction que celle que les dispositions de sa nation et surtout de l'armée semblent déjà actuellement lui indiquer.

5º Les relations commerciales de la Russie.

Votre Majesté s'étant refusée aux dernières instances de Napoléon relativement aux nouvelles extensions du soi-disant système continental, à l'adoption du tarif de Trianon [671], à l'exclusion des neutres, elle ne saurait se relâcher sur aucun de ces points. Ce refus, comme tout ce qui tend à distinguer la Russie de cette foule de faibles alliés aveuglément soumis aux volontés arbitraires et capricieuses de la France, était honorable et bien calculé, et plutôt la rupture de la négociation et peut-être même la guerre que quelque stipulation qui nous empêcherait de persévérer dans le système que nous avons suivi cette année à l'égard du commerce!

[Note 671: ] [ (retour) ] Tarif portant un droit de 50 pour 100 sur les marchandises coloniales.

Voilà les bases sur lesquelles la négociation doit s'établir et sur lesquelles doit être fondé l'arrangement qui en serait le résultat. Mais supposé qu'il réussisse de la manière la plus satisfaisante, il y a encore un point capital qui est presque à envisager comme la clef de la voûte: que l'Autriche soit invitée à le garantir.