L'empereur Napoléon ayant lui-même offert cette garantie [672], ne pourrait pas justement la décliner. La cour de Vienne aurait les meilleures raisons de s'y prêter, et il n'en résulterait que de grands avantages pour elle comme pour nous.

[Note 672: ] [ (retour) ] Allusion sans doute à la garantie réciproque que Napoléon avait proposée en 1809 entre la France, la Russie et l'Autriche.

La Russie et l'Autriche, c'est-à-dire les deux seules puissances continentales dont aujourd'hui la réunion produirait encore un contre-poids efficace à l'énorme pouvoir de la France, se trouveraient pour la première fois depuis six ans unies non seulement par un intérêt commun, car celui-là n'a jamais cessé d'exister, mais par un lien positif et avoué. Il n'y a pas dans tout le cercle des rapports politiques un objet sur lequel les intérêts bien entendus des deux puissances ne soient pas absolument d'accord. Je n'en excepte pas même les affaires de la Turquie, car, quoique relativement à ce seul article on puisse concevoir une diversité de vues entre elles, considération qui ajoute un si puissant motif à tous ceux qui doivent faire désirer un prompt dénouement de la guerre de Turquie, je n'en suis pas moins convaincu qu'un véritable homme d'État en Russie sacrifierait dans les circonstances actuelles un grand avantage local plutôt que de mécontenter l'Autriche, tout comme un véritable homme d'État en Autriche consentirait à des résultats généralement contraires à son système plutôt que de s'aliéner la Russie ou de voir porter atteinte à sa considération par une paix conclue sur des bases trop différentes de celles qui jusqu'ici ont été mises en avant. Cette paix aurait l'immense avantage d'écarter entre la Russie et l'Autriche tous les motifs de jalousie qui peuvent subsister, tandis que l'acte de garantie du traité conclu avec la France légaliserait, pour ainsi dire, entre elles des communications confidentielles et suivies, et habituerait les deux cours à penser et à agir dans le même sens pour tous les grands intérêts de l'Europe et deviendrait le germe d'une alliance formelle dont le but serait de stipuler et les mesures qu'il y aurait à opposer aux atteintes que la France pourrait porter à l'arrangement garanti, et les secours qu'il faudrait mutuellement se prêter. Je regarde un concert entre ces deux puissances comme la seule planche de salut qui soit restée après tant de naufrages; si d'ici à quelque temps il n'est point solidement établi et que l'Autriche ne trouve pas moyen de rétablir ses finances et son armée pour qu'il ne soit pas sans force et par conséquent sans utilité, c'en est fait de nos dernières espérances, tout périt sans retour. L'effet le plus funeste d'une explosion prématurée entre la France et la Russie serait de rendre ce concert impossible; le plus grand bienfait d'un arrangement pacifique sera de le préparer et de le favoriser.

Pendant l'époque de paix plus ou moins raffermie qui suivrait un arrangement pareil, la Russie et l'Autriche auraient, l'une et l'autre, le temps de s'occuper de leur intérieur, de rétablir leurs finances et leurs armées. Leur union et leur confiance mutuelle faciliteraient ces opérations. Dans les conjonctures les plus périlleuses, c'est beaucoup que de savoir que tous les plans, toutes les démarches, tous les efforts, n'ont à prendre qu'une seule direction, de pouvoir compter sur un voisin fidèle, de ne plus craindre de diversion sur nos flancs, d'être bien convaincu que les progrès que ces deux puissances feraient pour la restauration de leurs forces ne donneraient de jalousie qu'à celui qu'au fond de leur pensée elles regardent comme leur seul ennemi.

Si dans cet intervalle de paix l'empereur Napoléon se portait à quelque nouvel envahissement, la Russie et l'Autriche trouveraient dans l'acte de garantie un prétexte légal de s'y opposer, et le jour où ces deux puissances oseront pour la première fois avouer les mêmes principes et faire entendre le même langage au gouvernement français, sera celui où la liberté de l'Europe renaîtra de ses cendres. Ce sera l'avant-coureur de la résurrection d'un équilibre politique sans lequel, quoi qu'on fasse, la dignité des souverains, l'indépendance des États et la prospérité des peuples ne seront que de tristes souvenirs.

C'est ainsi que, d'une mesure bien calculée, résulterait une foule d'avantages, et que Votre Majesté, en conjurant l'orage, verrait sortir des fruits de sa sagesse les germes d'un véritable état de paix qui, s'il est compatible avec l'existence de l'empereur Napoléon, ne pourrait, dans l'état déplorable où se trouvent toutes les puissances, tant sous le rapport moral que sous celui de leurs moyens physiques, être obtenu que de cette manière.

On objectera peut-être que tous ces beaux rêves, n'étant bâtis que sur la bonne foi du gouvernement français, s'évanouiront du moment où l'on s'apercevrait qu'en offrant de négocier il n'a voulu que cacher son jeu, gagner du temps ou nous tendre un piège. Mais même si tel était le cas, nous n'aurions encore rien perdu, en nous prêtant à ces démonstrations pacifiques. La guerre n'ayant point été déclarée au printemps, tout délai doit tourner en notre faveur. Le moment actuel, malgré tout ce qu'on peut dire sur la guerre d'Espagne, serait un des plus funestes que nous pourrions choisir. L'ancienne règle qui veut que telle chose que notre adversaire paraît éviter doit par cela même nous convenir, n'est pas admissible sans restriction. Mon adversaire peut avoir de très bonnes raisons pour ne pas vouloir aujourd'hui ce qui n'en sera pas moins en dernier résultat entièrement à son avantage. Je crois n'avoir besoin de donner aucun développement à ce raisonnement, les idées de Votre Majesté sur l'utilité d'éviter la guerre m'ayant paru entièrement fixées, comme en général sur les moyens d'y parvenir. À ceux que j'ai osé lui soumettre, elle a objecté qu'en vidant les différends actuels par un arrangement, le grief que la France nous a donné par la réunion d'Oldenbourg disparaîtrait, et qu'elle voudrait s'en réserver un afin d'en profiter pour rouvrir ses ports dans telle circonstance où l'empereur Napoléon se trouverait hors d'état de lui faire la guerre pour cette seule raison. Je pense qu'à cet égard Votre Majesté Impériale pourrait s'en remettre au caractère connu de ce souverain, qui certainement ne tarderait pas à lui fournir de nouveaux sujets de plainte et de récrimination. D'ailleurs, ses engagements avec lui ne sont pas éternels, et si d'ici à quelque temps ils ne produisent pas sur l'Angleterre l'effet qu'il se flatte vainement d'en obtenir, Votre Majesté aurait toujours le droit de déclarer à la France qu'elle ne saurait sacrifier davantage les intérêts de son empire à une idée qu'une expérience de six ans a prouvé n'être qu'une chimère. Personne ne saurait voir dans cette déclaration une violation des traités, et si d'ici à cette époque nous sommes parvenus à consolider nos mesures de défense et à leur donner l'étendue et la perfection qu'elles doivent avoir tant que vivra Napoléon, je doute même qu'elle puisse amener la guerre.

TABLE DES MATIÈRES


[CHAPITRE PREMIER]