[Note 69: ] [ (retour) ] 129e rapport, envoi du 21 mars.
Quant à l'activité qui se manifestait au ministère de la guerre, il fallait y voir un travail tendant à réorganiser certains corps, sans accroître leurs effectifs. A l'heure où il avouait au ministre de Suède qu'il venait de créer treize régiments nouveaux, Alexandre jurait à Caulaincourt «qu'il n'avait pas une baïonnette de plus dans les rangs [70] ». Et il revenait à son thème favori: «S'il faut enfin se défendre contre lui, nous nous battrons avec regret, mais moi et tous les Russes nous mourrons les armes à la main pour défendre notre indépendance. Je ne puis trop le répéter, il ne tient qu'à l'Empereur que les choses reprennent leur cours accoutumé, puisque rien n'est changé ici et qu'on y a toujours le même désir de vivre en bonne intelligence avec ses voisins et surtout en alliance avec vous [71] .»
[Note 70: ] [ (retour) ] Dépêche de Stedingk, 30 janvier 1811, archives de Stockholm, et 125e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 mars.
[Note 71: ] [ (retour) ] 123e rapport, envoi du 10 février.
Ces assurances, il ne se bornait plus à les renouveler périodiquement, il en faisait le sujet constant et le fond de ses entretiens avec l'ambassadeur: il les replaçait à chaque rencontre, à tout propos: en quelques semaines, il les répéta jusqu'à douze fois bien comptées, et toujours avec une abondance et une recherche d'expressions heureuses, pittoresques, frappantes, avec des mines émues et des caresses de langage, avec un charme incomparable de geste et de diction.
Caulaincourt se laissait prendre à la musique de cette voix qui savait moduler sur le même air des variations infinies. Il ajoutait foi aux paroles que lui prodiguait cette bouche dont le sourire avait une grâce ineffable, et il ne s'apercevait pas que le haut du visage démentait involontairement l'expression des lèvres: que les yeux ne souriaient jamais, ces yeux d'un bleu terne et voilé: que le regard immobile, presque effrayant par sa fixité, ne se posait jamais sur l'interlocuteur et semblait s'absorber dans la contemplation d'un mystérieux fantôme [72]. Ainsi, avec je ne sais quoi de douloureux et d'inquiet, Alexandre se livrait à l'obsession du grand projet qu'avaient mis en lui des terreurs et des ressentiments trop justifiés, de ce projet qui répondait à ses profondes méfiances et aussi à quelques-uns des instincts les plus généreux de sa nature, qui conciliait ses ambitions avec sa magnanimité, et c'était au moment où il s'en occupait le plus qu'il se proclamait pur de toute arrière-pensée. Sa politique, disait-il, était au grand jour; nul plus que lui n'avait l'horreur des chemins détournés, des sentiers tortueux: «Je ne cache rien, général, et je n'ai rien à cacher [73]», répétait-il à satiété; mais cette insistance même eût dû avertir l'ambassadeur et le tenir sur ses gardes: il est bon de se méfier de qui vante à tout propos sa droiture et sa franchise.
[Note 72: ] [ (retour) ] Mémoires de la comtesse Trembicka, I, 261.
[Note 73: ] [ (retour) ] 124e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 mars.
Pour mieux duper, Alexandre consentait à passer pour dupe. Il laissait dire autour de lui, par la partie la plus ardente de la société, que sa patience et son aveuglement passaient toutes bornes; qu'il se préparait par son inertie somnolente un amer réveil. Qu'attend-il, répétaient à l'envi les salons, pour ouvrir les yeux sur les desseins de Napoléon, pour répudier une alliance perfide, pour répondre aux sollicitations, aux offres de concours qui lui viennent d'Angleterre? «Il faudra qu'un boulet français tombe dans la Néva pour que cet entêté d'empereur et ce sot de chancelier voient qu'on ne peut se sauver que par l'Angleterre [74].» Alexandre se mettait peu en peine de ces propos et y trouvait son compte. Par son ordre, les personnes attachées au gouvernement s'exprimaient en termes discrets, mesurés, conciliants: les bruits de guerre qui circulaient périodiquement ne trouvaient aucun écho au palais et à la chancellerie; dans ces milieux soigneusement dépourvus de toute sonorité et comme étoupés, ils venaient s'amortir et s'éteindre.
[Note 74: ] [ (retour) ] Feuille de Nouvelles et On dit, jointe par Caulaincourt à son envoi du 27 mars.