CHAPITRE PREMIER

LA RUSSIE SE PRÉPARE À ATTAQUER.

Sous le voile de l'alliance officiellement maintenue, Alexandre Ier prépare contre Napoléon une campagne offensive.--Son grief apparent.--Son grief réel.--Appel secret aux Varsoviens par l'intermédiaire du prince Adam Czartoryski; Alexandre veut restaurer la Pologne à son profit et se faire le libérateur de l'Europe.--Encouragements qu'il puise dans le spectacle de l'oppression générale.--Aspect des différents États.--Le duché de Varsovie.--Misère dorée.--Napoléon a mis partout contre lui les intérêts matériels.--La Prusse: le Roi, le cabinet, les partis, l'armée, l'esprit public.--La Suède: débuts de Bernadotte comme prince royal: traits caractéristiques.--Le Roi et les deux ministres dirigeants.--L'intérêt économique rapproche la Suède de l'Angleterre.--Situation sur le Danube: la paix des Russes avec la Porte paraît prochaine.--L'Autriche: l'Empereur, l'Impératrice, l'opinion publique, l'armée.--Puissance de la société.--La coalition des femmes.--Influence et prestige de la colonie russe.--Metternich craint d'encourir la disgrâce des salons.--L'empereur orthodoxe et les Slaves d'Autriche.--L'Allemagne française.--Le vice-empereur.--Rigueurs du blocus.--Exaspération croissante.--Réveil et progrès de l'esprit national.--Sociétés secrètes.--Autres foyers d'agitation.--Alexandre fait prendre des renseignements sur l'état des esprits en Italie.--La France: splendeur et malaise.--Crise économique.--Fidélité des masses à l'Empereur.--L'imagination populaire reste possédée de lui et esclave de son prestige.--Les classes moyennes et élevées se détachent.--Conspiration latente.--L'Espagne.--L'Angleterre.--Alexandre médite de consommer son rapprochement économique avec nos ennemis.--Réponse de Czartoryski par voies mystérieuses.--Objections du prince; ses méfiances.--Garanties réclamées et questions posées.--Seconde lettre d'Alexandre.--Il promet à la Pologne autonomie et régime constitutionnel.--Il fait l'énumération détaillée de ses forces.--Raisonnements qu'il emploie pour convaincre et séduire les Polonais.--Condition à laquelle il subordonne son entrée en campagne.--Efforts pour gagner ou neutraliser l'Autriche.--La diplomatie secrète d'Alexandre Ier.--Il offre à l'Autriche la Valachie et la moitié de la Moldavie en échange de la Galicie.--Tentatives auprès de la Prusse et de la Suède.--Travail en Allemagne.--Tchernitchef à Paris.--Galanterie et espionnage.--Le Tsar accrédite un envoyé spécial auprès de Talleyrand.--Autre branche de la correspondance secrète.--Affaire Jomini.--Projet de former en Russie un corps d'émigrés allemands.--Ensemble de manoeuvres.--Rapports d'Alexandre avec le duc de Vicence.--Il donne le change à cet ambassadeur sur ses desseins et ses armements.--Comment il accueille l'annexion des villes hanséatiques et la saisie de l'Oldenbourg.--Le canal de la Baltique projeté par l'Empereur.--Alexandre affirme et répète qu'il n'attaquera jamais.--Langage des salons.--L'ambassade russe en France.--Occupations extra-diplomatiques du prince Kourakine.--Cet ambassadeur maintenu à son poste en raison de sa nullité.--Protestation officielle au sujet de l'Oldenbourg.--Coalition d'influences hostiles autour d'Alexandre.--Continuité du plan poursuivi par nos ennemis à travers toute la période de la Révolution et de l'Empire: ils ne renoncent jamais à l'espoir de renverser intégralement la puissance française et de tout reprendre.

I

Au commencement de 1811, Alexandre Ier se disposait à marcher contre Napoléon sans avoir dénoncé l'alliance qui unissait officiellement leurs destinées. Pour préparer cette surprise, il s'autorisait d'un grief et d'une présomption. Le grief était précis, patent, brutal: c'était l'incorporation à l'empire français de l'Oldenbourg, apanage d'un prince étroitement apparenté à la maison de Russie. Cette spoliation sans excuse, témérité ou inadvertance de despote, donnait droit au Tsar d'ouvrir les hostilités, mais n'eût pas suffi à l'y résoudre. Il se laissait emporter à la guerre par la persuasion où il était que Napoléon, ayant créé et agrandi le duché de Varsovie, voulait en faire une Pologne nouvelle, qui attirerait à soi les provinces échues à la Russie lors du triple partage et finirait par désagréger cet empire. Là était le motif inavoué, la blessure intime, l'objet profond du litige: «La véritable cause qui engage deux hommes à se couper la gorge, écrivait Joseph de Maistre, n'est presque jamais celle qu'on laisse voir [1]

[Note 1: ] [ (retour) ] Oeuvres complètes, XI, 513.

Sans doute, ce serait rétrécir la grande querelle que de l'enfermer dans les limites de l'État varsovien: elle était partout et embrassait l'Europe. Le développement monstrueux de la puissance française, le progrès d'une frontière mobile qui se déplaçait et avançait sans cesse, la saisie récente de la Hollande et des villes hanséatiques, l'allongement du territoire d'empire jusqu'au seuil de la Baltique, l'esclavage imposé à la Prusse, les exigences croissantes du blocus continental, dénotaient un plan d'universel asservissement contre lequel Alexandre se sentait tenu de réagir; mais le duché de Varsovie était l'avant-garde dans le Nord de cette France en marche continue, la tête de colonne, la pointe acérée qui effleurait le flanc de la Russie et menaçait de le déchirer. À ce contact torturant, Alexandre avait fini par perdre patience: il se jetait au péril pour n'avoir plus à l'attendre, prétendait restaurer à son profit la Pologne de peur que Napoléon ne la refît contre lui, et c'était dans ce but qu'il venait d'offrir très secrètement aux Varsoviens, à l'insu de son chancelier et par l'intermédiaire du prince Adam Czartoryski, de transformer leur étroit duché en royaume uni à son empire, s'ils voulaient se joindre aux deux cent mille Russes qu'il avait silencieusement rassemblés et s'élancer avec eux à la délivrance de l'Europe.

Dans les semaines qui suivirent cet appel mystérieux, sa pensée mûrit et se précisa: toutes ses démarches, tous ses mouvements se fondèrent sur l'hypothèse d'une guerre offensive. Certes, l'audace était grande de s'attaquer au conquérant qui avait brisé cinq coalitions, et qui, débarrassé depuis deux ans de toutes guerres continentales hormis celle d'Espagne, semblait pour la première fois s'affermir et s'installer dans sa toute-puissance. Mais cette guerre d'Espagne, implacable et vengeresse, absorbait la majeure partie de ses forces: elle l'avait obligé à dégarnir l'Allemagne. Là, l'empereur Alexandre ne rencontrera devant lui que quarante-six mille Français d'abord, soixante mille ensuite. Napoléon, il est vrai, semble n'avoir qu'un signe à faire pour que trente mille Saxons, trente mille Bavarois, vingt mille Wurtembergeois, quinze mille Westphaliens «et autres troupes allemandes [2]» se joignent à ses Français: de tous les points de l'horizon, d'autres corps viendront à la rescousse; depuis l'Elbe jusqu'au Tage, depuis la mer du Nord jusqu'à la mer Ionienne, l'Empereur dispose de toutes les armées régulières et prélève sur chaque peuple un tribut de soldats. Cependant, lorsque Alexandre regarde à la base de cette puissance sans précédent dans l'histoire, lorsque sa vue plonge dans les dessous de l'Europe en apparence immobilisée et soumise, il discerne en beaucoup de lieux un mécontentement qui s'exaspère, une disposition à la révolte qui lui promet des alliés; à considérer successivement les États qui s'échelonnent depuis ses frontières jusqu'à l'Atlantique, il se découvre partout des motifs d'entreprendre et d'oser.