[Note 2: ] [ (retour) ] Note des forces qui peuvent se trouver en présence, jointe par Alexandre à sa lettre au prince Adam. Mémoires de Czartoryski, II, 254.
En face de lui, à portée de sa main, le duché de Varsovie s'offre d'abord; c'est là que doit s'amorcer l'entreprise et s'appliquer le levier; c'est là aussi que se rencontre le principal obstacle. Non qu'il s'agisse de difficultés matérielles et militaires. Les deux cent mille Russes n'ont qu'un pas à faire pour enlever de vive force le duché et écraser ses cinquante mille soldats. Les places de la Vistule ne sont que d'archaïques forteresses, sans défense contre l'artillerie moderne. Dantzick, il est vrai, soutient et flanque le duché, mais Napoléon a réduit la garnison de cette place à quinze cents Français, détachement laissé dans le Nord en sentinelle perdue. Cependant, la résistance du grand-duché, si courte qu'on la suppose, ralentirait l'invasion, détruirait l'effet moral qu'Alexandre attend d'une descente inopinée en Allemagne. Il importe que l'obstacle s'abaisse de lui-même, par un soudain coup de théâtre; que les Varsoviens viennent à la Russie librement, impétueusement, et donnent à nos autres vassaux le signal de la révolte.
Or, à Varsovie, tout semble français, lois, institutions, habitudes, sentiments, inclinations. Ailleurs, Napoléon domine par la contrainte et ne dispose que des corps; à Varsovie, il règne sur les coeurs. Les habitants célèbrent avec enthousiasme le culte du héros: ils l'aiment pour ses bienfaits, à raison même des preuves de dévouement qu'ils lui ont prodiguées: ils le vénèrent surtout parce qu'ils voient en lui le restaurateur désigné de l'unité nationale. Comment, en un instant et par un coup de baguette, changer la religion de quatre millions d'hommes?
Alexandre ne désespère pas d'opérer ce miracle. L'unanimité apparente des Varsoviens recouvre un fond de divisions. Le parti russe n'a jamais renoncé à la lutte et mine le terrain: il compte dans ses rangs des personnages dont le nom seul est une force; il se ramifie au sein de maisons illustres qui passent pour entièrement dévouées à la France: «Souvent les pères et les enfants, écrit un agent, ont dans ce pays-ci des opinions fort opposées [3].» L'espoir d'un grand secours extérieur suffira peut-être à intervertir la situation respective des partis et à déplacer l'influence.
[Note 3: ] [ (retour) ] Bignon, ministre résident de France à Varsovie, à Champagny, 9 mai 1811. Tous les extraits que nous citons dans ce volume de la correspondance entre nos agents à l'étranger et le ministre des relations extérieures sont tirés des archives des affaires étrangères.
Puis, les souffrances matérielles des Varsoviens offrent matière à exploiter. Ce peuple exubérant et vantard, qui se campe en crâne attitude et le poing sur la hanche, est au fond malheureux et dénué entre tous. Le luxe des états-majors, les uniformes chamarrés qu'ils arborent, ne sont que de brillants oripeaux dorant la misère. À Varsovie, tout est sacrifié à l'armée et surtout à l'aspect extérieur de l'armée, à ses embellissements, à la passion du panache; dans le duché, deux régiments de hussards coûtent autant à équiper et à entretenir que quatre ailleurs [4]. L'armée dévore l'État, et l'État, déplorablement administré, ne réussit qu'imparfaitement à faire vivre les troupes; le payement de la solde est en retard de sept mois. Autre cause de pénurie: le duché, exclusivement continental, resserré entre la Russie, la Prusse et l'Autriche, manque des débouchés maritimes dont jouissait l'ancienne Pologne. Les nobles, possesseurs du sol, ne peuvent plus exporter par Riga ou par Odessa les fruits de leurs terres, vendre leurs céréales et faire en grand le commerce des blés. La source de leurs revenus s'est tarie; ces seigneurs «marchands de grains [5]» s'endettent, et l'usure les dévore, au sein d'improductives richesses. Partout, la détresse est extrême, la disette de numéraire effrayante [6]. Si les Varsoviens supportent ces maux, c'est qu'ils y voient un état essentiellement transitoire, un acheminement à des jours meilleurs, où la Pologne respirera plus librement dans ses frontières élargies. Sans argent et presque sans pain, ils vivent littéralement d'espérances: malgré le stoïcisme qu'ils affectent, ils trouvent ce régime dur, se plaignent parfois que Napoléon tarde à exaucer leurs voeux et les fasse cruellement attendre, et l'empereur Alexandre se dit que cette nation impulsive et de premier mouvement ne résistera pas à ses avances lorsqu'il présentera aux Polonais leur idéal tout réalisé, en même temps qu'il leur promettra plus de bien-être sous un régime définitif. Si leur défection s'opère, tout devient relativement facile. La ligne de la Vistule est immédiatement atteinte, occupée, franchie, et les Russes, laissant Dantzick à leur droite, pénètrent en Allemagne sans avoir rencontré un ennemi ni fait usage de leurs armes.
[Note 4: ] [ (retour) ]Bignon à Champagny, 23 juillet 1811.
[Note 5: ] [ (retour) ] Bignon à Champagny, 27 avril 1811.
[Note 6: ] [ (retour) ] Correspondance du ministre de France à Varsovie en 1811 et 1812. Lettres de Davout et de Rapp à l'Empereur durant la même période; archives nationales, AF, IV, 1653, 1654, 1655. Mémoires de Michel Oginski, III, 23-24.
En Allemagne, ils trouveront tout de suite un allié, un auxiliaire ardent. La Vistule dépassée, ils toucheront au territoire prussien, et nulle part le joug ne pèse plus intolérablement qu'en Prusse. Depuis quatre ans, Napoléon tient cet État à la torture: il le tenaille d'exigences politiques, militaires, financières, commerciales, et les projets de destruction totale qu'on lui suppose font prévoir et accepter généralement en Prusse l'idée d'une lutte pour la vie. Sans doute, il faut distinguer entre le gouvernement et la nation. Le gouvernement est faible et lâche: la Reine n'est plus là pour inspirer des résolutions énergiques; elle est morte consumée de regrets, minée par le chagrin, et ses serviteurs désolés ont cru voir la patrie elle-même descendre au tombeau sous les traits de leur reine aimée, moralement assassinée. Chez le Roi, l'excès du malheur a brisé tout ressort; il vit à Potsdam dans une morne stupeur, et des factions en lutte s'agitent autour de ses incertitudes. Le chancelier Hardenberg suit une politique équivoque; pour obtenir l'acquiescement de Napoléon à son retour au pouvoir, il a fait amende honorable et s'est courbé bien bas. Dans le conseil, il ne manque pas d'hommes pour recommander une alliance avec le vainqueur: ils voudraient que l'on méritât ses bonnes grâces à force de soumission et de repentir. Le Roi ne repousse pas tout à fait ces avis et pourtant reste de coeur avec la Russie; il correspond avec Alexandre, supplie le Tsar de ne point l'abandonner: il lui fait signe et parfois semble l'appeler. On peut craindre, néanmoins, qu'à l'instant décisif il n'hésite et faiblisse, mais la nation montrera plus de coeur et saura le contraindre.