En Prusse, sous le coup des souffrances et des humiliations, par l'ardent travail des sociétés secrètes, un esprit public s'est formé, composé d'aspirations libérales et de rancunes patriotiques: la haine de la France, exaltée jusqu'au fanatisme, sert de lien entre toutes les classes: désormais, la nation pense, vit et peut agir par elle-même: elle a ses chefs, ses meneurs, Scharnhorst, Gneisenau, Blücher, d'autres encore, qui forment à Berlin le parti de l'audace: placés tout près du pouvoir, pourvus de postes importants dans l'administration et l'armée, se tenant en communication avec Pétersbourg, ils n'attendent que l'apparition des Russes à proximité de l'Oder pour livrer un assaut violent aux hésitations du souverain: suivant toutes probabilités, ils l'emporteront alors sur les hommes qui prétendent ériger la pusillanimité en règle d'État.

La Prusse soulevée fournira-t-elle une aide efficace? Au premier abord, on pourrait en douter. Qu'attendre de ce royaume amputé, de cet État invalide, encore saignant de ses blessures, épuisé par la rançon énorme qu'il paye au vainqueur, bloqué et surveillé de toutes parts? À l'est, les places de l'Oder, Stettin, Custrin, Glogau, retenues en gage par Napoléon, gardées par quelques régiments français et polonais, contiennent et brident la Prusse; au nord, Hambourg fortement occupé pèse sur elle; à l'ouest, Magdebourg est une arme de précision braquée contre Berlin; à l'ouest encore et au sud, les Westphaliens et les Saxons observent la Prusse et la couvent comme une proie; enfin, la surface du royaume est sillonnée et rayée de routes militaires où la France s'est réservé droit de passage pour ses troupes, où circulent des détachements inquisiteurs. C'est toutefois sous cet opprimant réseau que se continue en Prusse la réforme administrative et sociale, commencée par Stein, et que s'achève la réorganisation de l'armée.

Dans son affaissement, le Roi a eu le mérite de ne jamais répudier les traditions militaires de sa maison: Iéna ne l'a point dégoûté du métier de ses pères; il est resté roi-soldat, amoureux de son armée et lui donnant tous ses soins. S'il a dû, par manque d'argent et pour obéir à la convention qui limite ses forces à quarante-deux mille hommes, congédier une grande partie de ses troupes, il a gardé les cadres. La réparation des places, la réfection du matériel et de l'armement se poursuivent sans relâche. Les hommes congédiés demeurent à la disposition de l'autorité, qui sait où les retrouver; la Prusse s'est conservé malgré tout une armée de soldats de métier, invisible, disséminée dans les rangs de la nation, mais prête à répondre au premier appel. Puis, le système des krumpers ou jeunes soldats qui passent à tour de rôle quelques semaines sous les drapeaux et restent assujettis ensuite à des exercices périodiques, permet d'ajouter aux effectifs, en cas de besoin, des éléments peu redoutables par eux-mêmes, mais susceptibles de bien se battre dès qu'ils se trouveront soutenus et encadrés. À force de dissimulation et de mensonge, la Prusse s'est mise en état de réunir rapidement cent mille hommes, et l'empereur Alexandre demeure au-dessous de la vérité lorsqu'il fixe à cinquante mille le nombre des Prussiens qui combattront tout de suite avec ses Russes. Il compte aussi sur des soulèvements populaires, sur des explosions spontanées, sur la levée en masse que Scharnhorst travaille à organiser. Les garnisons françaises de l'Oder, bloquées par l'insurrection, ne pourront empêcher les troupes régulières de s'unir aux masses moscovites: l'armée d'invasion, forte maintenant de trois cent mille hommes par l'adjonction successive des Polonais et des Prussiens, arrivera sans coup férir à Berlin, portée et soutenue par l'élan de tout un peuple [7].

[Note 7: ] [ (retour) ] Sur l'état de la Prusse, voyez spécialement, parmi les ouvrages allemands, Haüsser, Deutsche Geschichte, III, 485-526;--Duncker, Aus der Zeit Friedrichs der Grossen und Friedrich-Wilhelms III, partie intitulée: Preussen während der französischen Occupation;--le tome II de l'histoire de Scharnhorst, par Lehmann;--les Mémoires de Hardenberg, publiés par Ranke, V. Cf. Lefebvre, Histoire des cabinets de l'Europe, IV; la correspondance de Prusse aux archives des affaires étrangères, les lettres, rapports et documents de toute nature conservés aux archives nationales, AF, IV, 1653 à 1656.

Cette pointe audacieuse ne pourrait toutefois s'accomplir qu'à la condition pour la Russie de se garder ses flancs libres, de n'avoir à craindre sur sa droite et sur sa gauche aucune diversion. Deux États, la Suède et la Turquie, se faisaient pendant sur les côtés du vaste empire: il était essentiel que l'un et l'autre fussent immobilisés. En particulier, il importait que le Tsar, quand il appellerait à lui toutes ses forces pour les jeter sur la Vistule, pût dégarnir de troupes la Finlande récemment conquise et mal assimilée, sans l'exposer à un retour offensif de la Suède. Était-il assez sûr des Suédois pour abandonner à leur loyauté la province qu'il leur avait ravie? Sur quoi reposait sa confiance?

En décembre 1810, Bernadotte avait donné trois fois sa parole d'honneur de ne jamais se déclarer contre la Russie, et la haine qu'il portait à Napoléon semblait le garant de sa sincérité Mais Bernadotte n'était pas maître absolu en Suède et n'avait pas réussi du premier coup à s'emparer de l'État. En cet hiver de 1811, on le voyait plus occupé à se faire une popularité facile qu'à établir son influence dans les conseils de la couronne. Il avait appelé à lui sa femme, son fils, montrait aux Suédois toutes leurs espérances réunies, dans un touchant tableau de famille: chaque jour, c'étaient des politesses reçues et rendues, des fêtes, des réunions où Bernadotte accueillait complaisamment les hommages et ne s'effrayait pas des adulations un peu fortes, se contentant de prendre un air modeste quand on faisait figurer Austerlitz, dans une série d'inscriptions flatteuses, sur la liste des batailles qu'il avait gagnées [8]. Il se montrait beaucoup en public, passait les troupes en revue et visitait les provinces, voyageait et paradait, plaisant aux foules par sa tournure de bel homme et son exubérante cordialité. Le malheur était que cette prodigalité de soi-même nuisait à son prestige auprès des classes élevées et le détournait d'occupations plus sérieuses. Il parlait intarissablement, agissait peu: dans son cabinet ouvert à tout venant, il écoutait chacun et ne décourageait personne: «Ses journées sont des audiences sans fin, dans lesquelles il parcourt un cercle de phrases qui s'adaptent à tout, aux plans de guerre, de finance, d'administration, de police, qu'on vient lui offrir et dont il s'entretient avec un abandon et une bonté véritablement inépuisables [9].» Il n'est pas jusqu'aux formes de son affabilité qui ne choquent les Suédois de haut rang, habitués à trouver chez leurs princes plus de dignité et de réserve: «Par exemple, il a le tic de prendre et de secouer fortement la main de quiconque a l'honneur de l'approcher [10].» Quand on lui soumet quelques observations au sujet de ces familiarités déplacées, il répond que la nature l'a fait irrémédiablement aimable, expansif, accueillant; que c'est en lui propension héréditaire et trait de famille: «Je tiens cela de ma mère [11]», dit-il. Ses amis lui voudraient une bienveillance moins universelle et moins banale, plus de correction dans la tenue, plus d'application aux affaires, surtout plus de fermeté et de décision. On se répète qu'il n'a pas su profiter de l'enthousiasme soulevé par sa venue pour imposer partout le respect et l'obéissance, qu'il a manqué l'occasion de donner un chef à la Suède et de ressusciter l'autorité.

[Note 8: ] [ (retour) ] Alquier, ministre de France, à Champagny, 24 janvier 1811.

[Note 9: ] [ (retour) ] Alquier à Champagny, 18 janvier 1811.

[Note 10: ] [ (retour) ] Id.

[Note 11: ] [ (retour) ] Alquier à Champagny, 18 janvier 1811.