Où donc trouver, à défaut d'un pouvoir incontesté, l'influence effective? Avec qui l'empereur Alexandre peut-il, en dehors de Bernadotte, traiter et s'entendre? Le Roi touche au dernier degré de l'affaiblissement sénile; sa parole n'est plus qu'un balbutiement confus, et le seul sentiment qui paraisse subsister en lui est une admiration tremblante pour l'empereur des Français. La Reine est en horreur à la nation et universellement décriée. Parmi les membres du conseil, deux seulement possèdent la confiance du Roi et disposent de cette machine à signer: le premier est l'adjudant général Adlercreutz, auteur de la révolution qui a placé la couronne sur le front de Charles XIII; le second est un parent du premier, le baron d'Engeström, chargé du département de l'extérieur: «On n'est pas à ce point,--dit de lui un rapport à l'emporte-pièce,--dénué d'esprit, de talent et de caractère. Mais, indépendamment du crédit de l'adjudant général, il a pour garant de sa stabilité l'impuissance dans laquelle est le Roi désormais de juger de l'incapacité de son ministre et de revenir sur un aussi mauvais choix. M. d'Engeström s'est aussi étayé d'un moyen toujours sûr auprès d'un vieillard débile, celui d'une complaisance assidue et d'une domesticité officieuse qui s'étend à tous les détails dans l'intérieur du monarque. D'ailleurs, il possède un don qui doit rendre plus intimes ses rapports avec le Roi. Ce malheureux prince est dans un tel affaiblissement moral qu'il ne parle point, même d'objets d'une indifférence assez notoire, sans verser des larmes. Le ministre pleure avec lui, car il a pour pleurer une facilité que je n'ai vue à personne, et qui, contrastant avec sa taille gigantesque et ses formes d'Hercule, en fait un homme complètement ridicule [12].»--«C'est au duumvirat composé d'Engeström et d'Adlercreutz,--ajoute le diplomate auquel nous empruntons ces traits,--que le prince royal a bien voulu abandonner une autorité qui devrait résider dans ses mains.» À dire plus vrai, les ministres maîtres du Roi ne possèdent eux-mêmes qu'une ombre d'autorité: ils se font les serviteurs de l'opinion et suivent «ce feu follet [13]» dans ses divagations capricieuses. Les vices d'une constitution qui a ruiné systématiquement l'action de l'exécutif, la périodicité d'assemblées où la vénalité s'étale au grand jour, les excès d'une presse licencieuse et corrompue, le relâchement de tous les ressorts administratifs, tiennent la Suède dans un état d'anarchie légale et ne laissent place qu'au règne turbulent des partis.

[Note 12: ] [ (retour) ] Alquier à Champagny, 18 janvier 1811.

[Note 13: ] [ (retour) ] Parole citée dans l'ouvrage de M. Tegner sur Le baron d'Armfeldt, III.

Il existe un parti russe, recruté principalement dans la noblesse, riche, assez puissant, mais ne formant qu'une minorité dans la nation: beaucoup de Suédois sentent encore leur coeur déborder d'amertume au souvenir de la Finlande et aspirent à la reconquérir. Ce qui rassure Alexandre, ce qui fonde en définitive son espoir, c'est que le jeu des intérêts matériels, suprême régulateur des mouvements d'un peuple, détache de plus en plus la Suède de Napoléon et l'amène à ses ennemis. En Suède, la noblesse et le haut commerce détiennent en commun l'influence, ou plutôt ces deux classes n'en font qu'une, car elles s'allient fréquemment par des mariages, jouissent des mêmes prérogatives, vivent à peu près sur un pied d'égalité et se sentent solidaires. Les nobles, les grands propriétaires, dont la richesse consiste en forêts et en mines, ont besoin de la classe marchande pour exporter leurs bois, leurs fers, leurs cuivres, pour les transformer en argent, et le commerce, entraînant à sa suite «une aristocratie mercantile», tend invinciblement à se rapprocher de l'Angleterre, centre des grandes affaires et des transactions profitables [14]. La déclaration de guerre aux Anglais, extorquée par Napoléon au gouvernement suédois, n'a été qu'un simulacre; elle a suffi néanmoins pour mettre la nation en émoi, pour déterminer un courant d'opinion nettement antifrançais. Donc, au moment où la Russie et l'Angleterre se rapprocheront, où la jonction des deux puissances s'opérera, il est à croire que les Suédois ménageront la première par égard et sympathie pour la seconde.

[Note 14: ] [ (retour) ] Alquier à Champagny, 18 janvier 1811; cette dépêche contient un tableau très frappant de la situation en Suède.

Dès à présent, il y aurait peut-être un moyen de les gagner; ce serait de leur désigner la Norvège comme compensation à la Finlande et de la leur laisser prendre. Alexandre recule encore devant ce parti, parce qu'il tient à ménager le Danemark, possesseur de la Norvège; trompé par la partialité de certains témoignages, il croit que cet incorruptible allié de la France aspire à s'émanciper d'une protection tyrannique: dans la supputation des forces qu'il se juge en mesure de nous opposer, il porte en compte un corps de trente mille Danois. Au pis aller, il pense que le Danemark se tiendra tranquille et inerte comme la Suède, les deux États se contenant l'un par l'autre: le Nord scandinave lui apparaît, dans ses différentes parties, neutre ou rallié.

La situation était différente sur l'autre flanc de la Russie, en Orient, où la guerre avec les Turcs continuait: guerre molle, il est vrai, languissante, qui repassait alternativement d'une rive à l'autre du Danube. L'empire turc, épuisé d'hommes et d'argent, à demi disloqué par l'insubordination des pachas provinciaux et leurs velléités d'indépendance, paraissait hors d'état d'exécuter une sérieuse diversion: il continuait néanmoins à occuper une partie des forces russes, et Alexandre avait hâte de se débarrasser de cet ennemi moins dangereux qu'incommode. Depuis 1808, les négociations ont été plusieurs fois entamées, rompues, reprises: aujourd'hui, elles se poursuivent officiellement en Moldavie et secrètement à Constantinople, où Pozzo di Borgo s'efforce d'intéresser la diplomatie anglaise à la cause moscovite; elles aboutiront vraisemblablement dans le cours de l'année. Alexandre pourrait même s'accommoder tout de suite avec les Turcs, s'il consentait à leur restituer les Principautés moldo-valaques, à leur abandonner cet enjeu de la lutte; mais ce sacrifice ne concorde pas encore avec l'ensemble de sa politique. Non qu'il persiste à s'approprier intégralement les Principautés: s'il s'obstine à les arracher au Sultan, c'est pour s'en faire avec l'Autriche objet de trafic et d'échange.

Sans la complicité déclarée ou secrète de l'Autriche, la grande entreprise restait une aventure. Lorsque les Russes s'avanceraient en Prusse, ils tendraient le flanc à l'Autriche, dont les troupes n'auraient qu'à déboucher de la Bohême pour tomber sur l'envahisseur et lui infliger un désastre. Or, depuis 1810, les relations de l'Autriche avec Napoléon faisaient l'étonnement et le scandale de l'Europe. L'empereur François Ier lui avait donné sa fille; Metternich avait vécu cinq mois près de lui, se plaisant dans sa société et se livrant sans doute à de louches compromissions. Revenu à Vienne, il avait fermé l'oreille à toutes les paroles de la Russie: il venait d'éconduire Schouvalof et d'autres porteurs de propositions. Cependant, fallait-il désespérer, en revenant à la charge, en recourant aux grands moyens, de surprendre le consentement de l'Autriche à la combinaison projetée et de l'attirer dans l'affaire, d'obtenir qu'elle contribuât à réédifier la Pologne par l'échange de la Galicie contre des territoires bien autrement utiles et intéressants pour elle?

L'Autriche devait peu tenir à la Galicie; le traité de Vienne lui en avait enlevé la meilleure part: les districts qu'elle avait conservés semblaient destinés tôt ou tard à rejoindre les autres, à se laisser entraîner dans l'orbite d'une Pologne indépendante. La Galicie ne se rattachait plus que par un fil au corps de la monarchie: la cour de Vienne refuserait-elle de le couper, si on lui offrait ailleurs des avantages précis, certains, magnifiques? Et c'est ici que les Principautés trouvaient merveilleusement leur emploi. Alexandre s'était décidé à n'en garder pour lui-même qu'une portion: la Bessarabie, c'est-à-dire la bordure orientale et extérieure de la Moldavie, et de plus la moitié de la Moldavie elle-même, les territoires s'étendant jusqu'au fleuve Sereth, affluent septentrional du Danube: le gros morceau, comprenant l'autre moitié de la Moldavie et la Valachie entière, serait abandonné dès à présent à l'empereur François et servirait à payer son concours, sans préjudice des perspectives illimitées qu'une guerre heureuse contre la France rouvrirait à ses ambitions. L'Autriche repousserait-elle ce marché, si l'on savait à propos faire jouer auprès d'elle tous les ressorts de la politique et de l'intrigue?

Que de prises offre encore cette monarchie! À Vienne, ce n'est pas une volonté unique et raisonnée qui régit l'État: c'est une oligarchie d'influences diverses, de passions et de préjugés, qui fait mouvoir et tiraille en tous sens cette pesante machine. L'Empereur est faible, timide, borné, livré aux subalternes, adonné aux minuties; quand ses ministres s'efforcent tant bien que mal de réparer l'édifice branlant de la monarchie, de réformer l'administration et d'assurer le crédit public, il s'amuse à des puérilités ou s'imagine restaurer les finances en rognant sur ses dépenses d'intérieur et en économisant sur sa cave [15]. En politique, il a peu d'idées, mais des regrets, des souvenirs, des rancunes; malgré la déférence craintive qu'il témoigne au mari de sa fille, il «n'a perdu de vue ni les Pays-Bas, ni le Milanais, ni l'empire d'Allemagne, ni le titre fastueux d'empereur romain [16]». La crue incessante de la puissance française l'épouvante, et il répète ce mot qui est sur toutes les lèvres: «Où est-ce que cela finira [17]?» L'Impératrice, Marie-Louise-Béatrice d'Este, vit dans la société des personnes «les plus exaspérées contre la France [18]». Continuellement souffrante, elle s'agite néanmoins, intrigue, tracasse, comme si la surexcitation de ses nerfs et son mal même lui faisaient un besoin du mouvement sans trêve, et on la voit, de sa main preste et maigre, tisser infatigablement contre Napoléon la coalition des femmes. A la cour, dans les administrations, dans le public, l'accès de ferveur napoléonienne qu'avait suscité le mariage avec Marie-Louise est tombé, les espérances qu'avait fait naître cet événement ne s'étant pas réalisées. On s'attendait à des avantages solides, à des restitutions de provinces, on n'a obtenu que des égards, mêlés d'impérieuses exigences, et le désappointement qui s'en est suivi a produit une réaction. L'armée à peu près reconstituée sent renaître ses haines: un indestructible espoir de revanche la ressaisit. Dans la dernière guerre, elle a été moins battue qu'à l'ordinaire; cela suffit pour lui faire croire qu'elle a été presque victorieuse; à entendre certains officiers, «l'archiduc Charles a manqué d'établir son quartier général à Saint-Cloud, d'ajouter à la monarchie la Lombardie, l'Alsace et la Lorraine [19]». Aux yeux des soldats, le Français redevient l'adversaire désigné, celui sur lequel on voudrait essayer sa force et frapper: quand les officiers leur demandent: «Voulez-vous faire la guerre contre les Russes?--Non, répondent-ils.--Contre les Prussiens?--Non.--Contre les Anglais?--Non.--Contre les Français?--Oh! très volontiers [20]