Au premier avis de l'invasion, Davout se portera sur l'Oder avec tout son monde: il déploiera ses divisions en arrière du fleuve, en les appuyant aux places de Stettin, Custrin et Glogau: il recueillera l'armée varsovienne, qui prendra rang dans la sienne et grossira ses effectifs: à sa droite, deux divisions saxonnes, rapidement mobilisées et accourues de Dresde, viendront appuyer et prolonger sa ligne; à sa gauche, la garnison de Dantzick, avec laquelle il aura à se tenir en communication, lui servira de poste avancé; il pourra ainsi, dès le 1er juin, opposer près de cent cinquante mille soldats aux deux cent mille Russes dont les baïonnettes scintillent au bord de la frontière. Pour des hommes commandés par le duc d'Auerstædt, prince d'Eckmühl, se trouver trois contre quatre, c'est avoir presque la certitude de vaincre.
D'ailleurs, Davout sera promptement secouru. Les quatrièmes et sixièmes bataillons de ses régiments, déjà mis en route, vont lui arriver: des divisions de cuirassiers s'élanceront à toute bride au delà du Rhin et de l'Elbe. Dans les vallées du Tyrol et de la haute Italie, un corps de quarante à cinquante mille hommes, demandé d'urgence à Eugène, va se former, se tenir prêt à passer les Alpes au 15 mai, à traverser l'Allemagne du sud-ouest au nord-est, à s'élever rapidement jusqu'à l'Oder par cette marche oblique. En même temps, l'Empereur lui-même apparaîtra en Allemagne, amenant un corps qui se rassemble en Hollande, amenant sa garde, amenant toutes ses forces disponibles, et poussera droit à l'Oder; là, joignant Davout et le relevant de faction, prenant le commandement en chef, il franchira le fleuve pour reconquérir le terrain abandonné, rejeter les Russes en deçà de leurs limites et châtier leur audace [191].
[Note 191: ] [ (retour) ] Corresp., 17607 à 17609, 17611 à 17613, 17617, 17619 à 17623.
Malgré la lucidité d'esprit merveilleuse avec laquelle il concevait tous ces mouvements, malgré l'aisance souveraine avec laquelle il gouvernait ses préparatifs, malgré la confiance qu'il essayait d'inspirer aux autres, Napoléon n'en restait pas moins violemment préoccupé et dans une certaine mesure déconcerté. Ses projets renversés, la guerre anticipant d'une année sur ses prévisions, l'avantage et le prestige de l'offensive passant à l'adversaire, la campagne de 1809 à recommencer dans de pires conditions et contre un ennemi plus redoutable, voilà ce qu'il apercevait nettement dans les bulletins d'alarme qui envahissaient son cabinet. Et cette guerre à brève échéance, en temps et lieu inopportuns, lui est tellement odieuse qu'il s'obstine encore et plus fortement à l'espoir de la prévenir, tout en se préparant à y faire face. En dépit des témoignages qui éclatent à sa vue, il a peine toujours à croire ce qu'on lui rapporte de l'empereur Alexandre: tant de hardiesse le confond chez un prince qu'il s'est habitué à considérer comme faible et irrésolu: «Si la Russie,--se dit-il,--n'avait affaire qu'au grand-duché, je suppose qu'elle pourrait se divertir d'un coup de main; mais, dans l'état actuel des choses, elle doit voir cette entreprise sous un point de vue plus sérieux [192].» Après tout, si l'empereur Alexandre a failli se jeter sur le duché, c'était peut-être l'excès de la peur qui le précipitait à cette audace. Le fait qu'au lieu de donner suite à son extraordinaire projet, il a envoyé Tchernitchef à Paris avec mission d'entamer quelques pourparlers, prouve qu'il préférerait à la guerre une garantie de sécurité. Mais en quoi peut consister cette garantie? Que veut la Russie, que réclame-t-elle en fin de compte? Les timides énonciations de Tchernitchef sont-elles le premier ou le dernier mot de sa cour? Alexandre prétend-il réellement se faire céder le duché en totalité ou en partie? En ce cas, aucun accord n'est possible, et il faudra se battre. Mais peut-être le Tsar se contenterait-il d'un gage moins onéreux pour la France? C'est ce qu'il importe d'éclaircir à tout prix, au plus vite. Et précipitamment, avec une ardeur un peu fébrile, Napoléon cherche à s'enquérir. Pendant les trois jours où il accumule sans relâche des dispositions militaires, il tente parallèlement des démarches interrogatrices, pousse de tous côtés des reconnaissances, afin de savoir où, comment et sur quelle base il pourra négocier.
[Note 192: ] [ (retour) ] Lettre au roi de Saxe. Corresp., 17612.
Dès le début de la crise, le 15 avril, il trace le canevas d'une dépêche pour son ambassadeur en Russie. Caulaincourt n'a pas encore été déchargé de ses fonctions par l'arrivée de son successeur: c'est à lui que s'adressent ces lignes inédites. Il est de toute nécessité que cet ambassadeur soit tiré de sa quiétude, instruit du danger, et qu'il tire au clair les véritables désirs de la Russie, afin que l'on puisse, s'il y a lieu, traiter, s'entendre et ramener le calme.
«Monsieur le duc de Cadore,--écrit Napoléon en revenant premièrement sur l'incident de presse,--je désire que vous expédiiez aujourd'hui pour la Russie un courrier par lequel vous ferez connaître au duc de Vicence que j'ai vu avec indignation l'article du Journal de l'Empire qui semblait singer M. de Tchernitchef, qu'on assure que cet article a été fait avant l'arrivée de cet officier, et que l'insertion n'en avait été retardée que par des circonstances du journal; mais je n'en ai pas moins fait destituer le sieur Esménard, qui était chargé de la surveillance des journaux; que je l'ai envoyé à quarante lieues de Paris; qu'il (le duc de Vicence) pourra donner connaissance de cette notification au grand chancelier, cependant indirectement et comme une nouvelle. Vous ferez connaître au duc de Vicence qu'il est mal instruit des nouvelles de Russie, que de Moldavie et de Finlande les troupes affluent sur la frontière de Pologne, et qu'il paraît qu'on lui fait mystère de tous ces mouvements; que cependant il est nécessaire de savoir ce que l'on veut, parce que cet état de choses qui nous oblige à armer est fort coûteux; que dans ses dépêches il n'y a rien de positif; que, quant à moi, je ne me plains en rien de la Russie et je ne veux rien. Aussi je n'ai point armé comme elle; qu'il faudrait donc savoir ce qu'elle veut pour faire tant d'armements; que je désire qu'avant de revenir il ait quelques explications là-dessus et puisse savoir quels moyens il y a de faire renaître la confiance [193].»
[Note 193: ] [ (retour) ] Archives nationales, AF, IV, 910.
La réponse de Caulaincourt, à la supposer rapide et concluante, n'arriverait que dans un mois au plus tôt ou six semaines. Un mois, c'est un délai bien long pour l'impatience de l'Empereur, en ces jours d'émotion et d'alarme où toute heure perdue risque d'entraîner d'irréparables conséquences. Est-il nécessaire d'aller chercher si loin le secret de la Russie? À Paris, quelqu'un le possède suivant toutes probabilités, mais hésite peut-être à le livrer. Peut-être Tchernitchef, effrayé de l'accueil fait à ses allusions concernant le duché et Dantzick, n'a-t-il point osé, dans sa conversation avec l'Empereur, indiquer ce qu'accepterait finalement son maître, quel serait le minimum indispensable de concessions et de garanties. En revenant à lui, on arrivera sans doute, à force de cajoleries et de sollicitations, à lui tirer des lèvres une proposition à la fois réduite et ferme, qu'il a reçu ordre apparemment de tenir en réserve et de ne présenter qu'après beaucoup d'instances.
En ce même jour du 15 avril, Tchernitchef était invité à un dîner d'apparat au ministère des relations extérieures. Rentrant chez lui à la fin de la soirée, il fut étonné d'apprendre qu'en son absence le grand maréchal du palais, le général Duroc, duc de Frioul, avait passé par deux fois à sa porte. Ce haut émissaire était venu, lui dit-on, d'abord pour l'inviter à chasser le jour d'après avec Sa Majesté, ensuite pour lui parler d'affaires. La chasse du lendemain devait avoir lieu dans la forêt de Saint-Germain et serait particulièrement brillante: on y verrait figurer «le grand-duc de Wurtzbourg, le roi de Naples, le prince Borghèse, le prince vice-roi, plusieurs maréchaux et généraux, plusieurs dames de la cour [194]». Convier Tchernitchef à cette réunion, c'était le distinguer et lui faire honneur; c'était aussi se ménager avec lui l'occasion d'entretiens familiers [195].