[Note 194: ] [ (retour) ] Journal de l'Empire, 19 avril 1811.
[Note 195: ] [ (retour) ] Les détails et extraits qui suivent, jusqu'à la page 152, sont tirés du rapport de Tchernitchef précédemment mentionné.
Le lendemain, Tchernitchef fut l'un des premiers au rendez-vous de chasse, indiqué comme d'habitude dans un pavillon situé en plein milieu des bois. Les invités, les équipages, la vénerie commençaient à se rassembler. Le grand maréchal arriva de bonne heure et essaya de remplir auprès de Tchernitchef la commission dont il n'avait pu s'acquitter la veille. Il lui dit que l'empereur Napoléon, «supposant ne pas lui avoir laissé le temps de s'acquitter de toutes les communications que Sa Majesté Russe avait pu le charger de faire, avait donné l'ordre de reprendre avec lui la discussion des mêmes objets et d'écouter s'il n'avait pas quelque proposition à faire». Les vains efforts de Duroc pour obtenir une réponse furent interrompus par l'arrivée de l'Empereur, venant à la rescousse: il parut enchanté de revoir Tchernitchef et, pour commencer, se mit à l'entourer d'une sollicitude quasi paternelle.
«Je fus d'abord désigné--écrivait quelques jours après le jeune officier--pour être du petit nombre des personnes admises à déjeuner avec Sa Majesté. À table, me trouvant très pâle, elle me questionna avec beaucoup d'intérêt sur ma santé, me recommanda de me soigner et en général m'adressa fort souvent la parole.» Après le déjeuner, on monta à cheval, les chiens furent découplés, la bête lancée, les appels du cor, éclatant en joyeuses fanfares, annoncèrent l'attaque, et la compagnie des chasseurs, souverains, grands dignitaires français et étrangers, cavaliers en habit vert galonné d'or, dames en élégantes calèches de poste, se lança dans les profondeurs de la forêt, sous les arceaux de verdure naissante.
Pendant la chasse, Napoléon interrompit plusieurs fois ses galops effrénés pour se rapprocher du groupe de cavaliers où se tenait le jeune Russe et placer avec affectation des remarques qui devaient lui être agréables. «Je l'entendais--continue celui-ci dans son rapport au Tsar--dire à très haute voix aux personnes de sa suite qu'on lui avait préparé un bien grand plaisir pour la journée: c'était de lui faire monter deux chevaux que Votre Majesté lui avait donnés, prônant fort longuement leurs qualités et leur bonté. Feignant alors de m'apercevoir, il vint à moi pour m'en parler et me demanda ce que Votre Majesté avait fait de ceux qu'il lui avait offerts: sur ma réponse qu'ils se trouvaient aux haras, il me dit qu'il aurait mieux aimé qu'elle les montât, parce que cela l'aurait rappelé à son souvenir.»
Peu de temps après cette digression sentimentale, l'Empereur fit de nouveau halte et, laissant la meute et les piqueurs continuer sans lui la poursuite, permit à ses invités quelque repos. Tandis qu'à distance plus ou moins grande, dans les bois environnants, les péripéties de la chasse se continuaient et se déplaçaient, tandis que tour à tour retentissaient toutes proches ou mouraient au loin les errantes sonneries, il piqua droit sur Tchernitchef, qui causait à ce moment avec le comte de Wrède, et interrompit ce colloque par une brusque et franche apostrophe: «Ils ont furieusement peur de vous dans le duché, s'écria-t-il; ils ont la même peur que la Bavière en 1809. On me dit que vous avez rassemblé cent cinquante mille hommes au bas mot, que chaque jour une de vos divisions revient de Turquie, que vous préparez un coup de main; pensez-vous qu'entre grandes puissances on se surprenne comme on enlève une place? Sans doute, il vous est facile d'envahir le duché; mais il n'en faudra pas moins ensuite risquer le sort des batailles.»
Puis, coupant court aux dénégations respectueuses de Tchernitchef: «Pourquoi l'empereur Alexandre ne s'est-il pas d'abord expliqué?--continua-t-il vivement,--pourquoi a-t-il commencé à armer?... Maintenant il a rassemblé deux cent mille hommes, j'en mettrai deux cent mille de mon côté, et voilà certes une nouvelle méthode de négocier un peu ruineuse...» Il est donc grand temps que tout cela cesse, que l'empereur Alexandre se décide à entrer en matière et à faire connaître ses prétentions: «Je ne sais pas ce qui peut vous convenir, c'est à vous à demander.» Tchernitchef soutint le thème opposé, et la conversation n'aboutit qu'à une reprise de controverse. «Un événement de la chasse» la rompit; sans doute, la poursuite se rapprochait, la bête passait à proximité; et Napoléon, voyant arriver l'hallali, retourne impétueusement à cette lutte. Dans la suite, il revient encore deux ou trois fois à Tchernitchef; il lui lance des questions entrecoupées de mots aimables, de clignements d'oeil souriants, reprend la conversation par à-coups, par saccades, se rejette ensuite à travers bois, fournit d'un seul trait des courses à perdre haleine, abat par cet exercice violent la surexcitation de ses nerfs et rompt le travail de sa pensée.
En somme, durant cette journée de liberté et de plein air, favorable aux épanchements, on n'avait pu surprendre à Tchernitchef aucune parole positive. L'Empereur ne se découragea point et revint à la charge, sinon en personne, au moins par procuration. Le lendemain matin, Tchernitchef se reposait chez lui, lorsque le grand maréchal se présenta inopinément. Il lui dit que l'Empereur, «ayant vu avec inquiétude qu'il n'était pas très bien portant, désirait savoir si d'abord après des voyages aussi fatigants une chasse à courre de dix-huit lieues ne lui avait pas fait de mal». Après s'être enquis à ce sujet avec une touchante sollicitude, Duroc aborda le véritable objet de sa visite; il pria Tchernitchef, en y mettant encore plus d'insistance que la veille, il l'adjura d'énoncer «les demandes que Sa Majesté Russe l'avait peut-être chargé de ne faire qu'après des exhortations pressantes».
À cette amicale mise en demeure, Tchernitchef ne pouvait répondre, puisqu'il avait reçu défense expresse de compromettre son gouvernement par de trop claires ouvertures. Ayant touché mot à l'Empereur de sacrifices territoriaux en Pologne, il avait épuisé son mandat et n'avait plus pouvoir de revenir à l'objet légèrement effleuré; son second entretien avec le grand maréchal, comme le premier, se fondit en discussions vagues.
Voyant que Tchernitchef persiste définitivement dans la réserve dont il n'est sorti qu'un instant, Napoléon se retourne vers son ambassadeur en Russie, juge opportun d'adresser à la perspicacité de Caulaincourt un second, un plus pressant appel. Seulement, la main qu'il emploiera pour lui écrire ne sera plus la même: il confiera ce soin à un rédacteur nouveau, transféré subitement d'un poste à un autre dans la haute administration de l'État. Depuis quelques heures, un coup de théâtre se préparait dans les régions gouvernementales, et, par un fait sans exemple dans l'histoire de l'Empire, la crise extérieure aboutissait à un changement dans le ministère.