Depuis trois ans et demi, Napoléon avait pu expérimenter le zèle, l'assiduité, les qualités d'esprit du comte de Champagny, duc de Cadore. Cependant, chez ce ministre surmené, quelques symptômes de lassitude, quelques défaillances commençaient à se manifester. L'année précédente, dans le maniement d'affaires aussi délicates que celles de Pologne et de Suède, Napoléon l'avait jugé au-dessous de sa tâche. Peut-être aussi, fâché et humilié d'avoir été surpris par les préparatifs militaires de la Russie, reprochait-il au chef de sa diplomatie d'avoir insuffisamment stimulé la vigilance de notre ambassade en cet obscur pays. Conservant pour Champagny beaucoup d'estime et de reconnaissance, il avait cessé d'apprécier ses services et ne voyait pas en lui le ministre des temps difficiles. Il résolut de le déplacer sans le disgracier, de lui réserver l'administration de sa maison, dont la direction moins absorbante lui serait un repos. En ces instants où la guerre menaçait, où notre diplomatie aurait peut-être à se faire l'auxiliaire de nos armées, à réchauffer le zèle de nos alliés, à surveiller, à diriger, à coordonner leurs mouvements militaires, ce qu'il fallait à l'Empereur aux affaires étrangères, c'était une sorte de chef d'état-major civil, un agent de transmission ponctuel et impeccable. Son choix devait se porter sur l'homme le plus familiarisé avec ses habitudes d'esprit et de travail, sur celui qui l'assistait depuis tant d'années dans sa besogne administrative et politique, sur le secrétaire d'État Maret, duc de Bassano, dont le nom est resté à toutes les époques synonyme de fidélité.
Les sympathies de M. de Bassano pour les Polonais et leur cause étaient notoires; aux yeux de ce peuple, dont le dévouement et le loyalisme pouvaient être mis bientôt à redoutable épreuve, sa nomination apparaîtrait comme une marque d'intérêt, un encouragement et presque un gage, sans être un défi jeté à la Russie, car le duc savait à propos exprimer des sentiments hautement pacifiques. En fait, habitué à taire ses préférences personnelles, doutant de lui-même plutôt que du maître, il fournirait moins à celui-ci un conseil qu'un service, le plus constant, le plus actif, le plus infatigable des services. Sa dévotion à l'Empereur, sa foi profonde en l'infaillibilité du grand homme, étaient un sûr garant qu'il n'hésiterait et ne faiblirait jamais dans l'exécution des ordres reçus, que son langage et ses écrits se mouleraient exactement sur la pensée souveraine, qu'ils en sauraient rendre toute l'intensité et aussi en refléter les moindres nuances. Sa remarquable facilité de rédaction permettait de lui imposer un labeur surhumain sans l'écraser sous le fardeau. Enfin, par le charme et l'agrément de sa personne, par l'aménité qui s'alliait en lui à une sereine assurance, par la belle harmonie de son existence partagée entre le travail et la représentation, il ajouterait à l'éclat extérieur et au prestige de la fonction.
La transmission des pouvoirs s'opéra en l'espace d'une matinée. Le 17, au commencement du jour, après avoir prescrit à Champagny quelques envois urgents, Napoléon lui notifia sa détermination par une lettre personnelle, chef-d'oeuvre de tact et de délicatesse, destiné à panser la blessure qu'il allait faire: «Monsieur le duc de Cadore,--disait-il,--je n'ai eu qu'à me louer des services que vous m'avez rendus dans les différents ministères que je vous ai confiés; mais les affaires extérieures sont dans une telle circonstance que j'ai cru nécessaire au bien de mon service de vous employer ailleurs. J'ai voulu cependant, en vous faisant demander votre portefeuille, vous donner moi-même ce témoignage, afin d'empêcher qu'il reste aucun doute dans votre esprit sur l'opinion que j'ai du zèle et de l'attachement que vous m'avez montrés dans le cours de votre ministère [196].» Peu après l'envoi de cette lettre, la mutation s'opérait: M. Maret recevait le service des mains de son prédécesseur et prenait possession avec aisance du cabinet ministériel.
[Note 196: ] [ (retour) ] Corresp., 17614.
Sur le bureau, il trouva la lettre commandée l'avant-veille pour le duc de Vicence, rédigée la veille et prête à partir. Le nouveau ministre la soumit à l'Empereur: celui-ci en autorisa l'expédition, mais prescrivit de la confirmer et d'en accentuer la portée par une autre, qui servirait de post-scriptum à la première.
Cette seconde lettre, le duc de Bassano la fit brève et nette; il la rédigea sous l'impression immédiate de la conversation qu'il venait d'avoir avec Sa Majesté et qui l'avait laissé tout imprégné de sa pensée: en ces lignes, à travers une imperturbabilité voulue et des affirmations de toute puissance, perce plus manifestement chez l'Empereur le désir de s'arranger avec la Russie, pourvu qu'elle ne lui demande point d'insupportables sacrifices: «Il paraît,--écrit le ministre,--que la cour de Pétersbourg est occupée de deux griefs, relatifs, l'un à l'affaire du duché d'Oldenbourg, l'autre aux inquiétudes qu'elle a conçues sur la Pologne. Que faut-il faire pour rassurer la Russie? Une explication franche aurait mieux valu que des armements; une explication prompte vaudrait mieux que des préparatifs ruineux. Vous connaissez assez, Monsieur le duc, la situation de la France et des armées de l'Empereur pour juger combien peu elle a à craindre, mais l'Empereur ne peut que s'affliger de voir la bonne intelligence menacée pour des bagatelles et l'empereur de Russie abandonner des réalités pour des chimères et se préparer à rompre une alliance qu'on devait croire à l'abri de toutes les vicissitudes. Si ce que désirent les Russes est faisable, j'ai ordre de vous le dire, Monsieur le duc, cela sera fait.»
Ayant lancé cette assurance formelle, Napoléon n'avait plus qu'à laisser venir la réponse et en attendant à rester en garde, tout prêt, si les Russes prononçaient une attaque, à les recevoir sur la pointe de son épée. Pendant les semaines suivantes, pendant un mois environ, il demeura et tint tout le monde sur le qui-vive. Même, l'arrivée à Paris de Poniatowski, ses confidences directes sur le projet d'offensive, parurent nécessiter un surcroît de précautions. Les autorités françaises ou alliées dans le Nord furent invitées à presser l'armement de Dantzick, à observer continuellement la frontière de Russie et à se méfier de la Prusse. «Ayez un chiffre avec le gouverneur de Dantzick,--écrivait l'Empereur à Davout... Il faut qu'il soit très alerte, qu'il monte une police secrète et sache ce qui se passe du côté de Tilsit, Riga, sur la frontière, et vous tienne informé de tout. Il faut surtout qu'il fasse faire le service de sa place avec rigueur, pour éviter toute surprise [197].» Les officiers d'état-major placés à Stettin, Glogau, Custrin, en pays suspect, «doivent avoir l'oeil sur tout»; leur vigilance ne doit pas se relâcher une minute: «ils doivent dormir le jour et rester debout toute la nuit [198]».
[Note 197: ] [ (retour) ] Corresp., 17621.
[Note 198: ] [ (retour) ] Id., 17622.
En arrière de ces postes, l'Empereur développe et multiplie ses moyens de guerre, par l'action combinée de mouvements militaires et diplomatiques. Sans cesse, il s'efforce de compléter le corps de Davout, de former ceux qui devront, en cas de besoin, rallier et soutenir cette puissante avant-garde, et à l'armée de deux cent trente mille hommes qu'il se met en mesure de réunir avant juillet dans l'Allemagne du Nord, il s'occupe de composer une aile gauche avec la Suède, une aile droite avec la Turquie. Ses envois à Stockholm et à Constantinople, pendant la seconde quinzaine d'avril, si on les compare aux dépêches de la période précédente, montrent qu'il se sent plus près d'éventualités extrêmes, signalent le progrès de la crise.