Par lettre autographe, Frédéric-Guillaume fit connaître à Napoléon qu'il renonçait à créer quarante-huit bataillons nouveaux et à renforcer les régiments de seize hommes par compagnie. Effectivement, cette mesure fut contremandée, mais la mobilisation se poursuivit sous une autre forme. Les ouvriers employés aux travaux des places, à la création des camps retranchés, étaient presque tous d'anciens militaires ou de jeunes soldats non encore réincorporés; on les avait requis pour ce service d'État; c'était un moyen de les avoir sous la main et de pouvoir les enrégimenter au premier signal. Ce mode d'appel fut maintenu. Tout un monde de paysans, d'hommes du peuple, continua à s'agglomérer autour des places, à fourmiller sous les murs de Spandau, de Colberg, de Graudentz et de Neisse; on les y occupait à réparer les ouvrages, à en construire de nouveaux, à remuer des terres, à élever des remparts, en les soumettant déjà à la discipline militaire et en les astreignant à des exercices. La Prusse ressemblait à un vaste atelier, en attendant qu'elle devînt un camp. Pour se changer en soldats, les travailleurs n'auraient qu'à jeter la pelle et la pioche, à prendre le fusil, à échanger leur blouse contre la capote d'uniforme; en un clin d'oeil, leurs innombrables équipes se transformeraient en escouades, en compagnies, en bataillons, et feraient une armée, destinée à doubler celle que la Prusse était légalement autorisée à tenir sous les drapeaux [318].
[Note 318: ] [ (retour) ] Saint-Marsan à Maret, 26 septembre et 16 octobre 1811; Saint-Marsan à Davout, 4 octobre 1811, archives des affaires étrangères. Cf. Leumann, II, 392-397.
Cependant la dépêche du 13 septembre arrivait à Saint-Marsan et stimulait son zèle. Avec éclat, il réclama des mesures efficaces et complètes, insistant sur la nécessité de cesser les travaux et de renvoyer les ouvriers, ce qui arrêterait effectivement la mobilisation. Il ne dissimula pas que la Prusse, en déclinant nos demandes, s'exposerait à périr [319].
[Note 319: ] [ (retour) ] Maret à Saint-Marsan, 13 septembre 1811. Cf. Stern, 340-342.
La crise devenait aiguë, l'embarras des Prussiens horrible. Ils avaient appris depuis peu de jours que Scharnhorst avait enfin reçu l'autorisation de franchir la frontière et de s'acheminer très mystérieusement vers Pétersbourg; à cette heure, il conférait sans doute avec le Tsar, il emportait peut-être la promesse d'une coopération sans réserve. Quand on semblait si près de s'entendre avec les Russes et de pouvoir compter sur leur arrivée, il en eût par trop coûté au Roi et à Hardenberg de se livrer à discrétion; ils prolongèrent le jeu infiniment dangereux qui consistait à promettre sans tenir. Hardenberg déclara que le Roi se soumettait à tout; on raconta à Saint-Marsan, on publia qu'ordre avait été donné pour l'abandon des travaux et le licenciement des hommes. En fait, les travaux furent suspendus à Spandau, ville située aux portes de Berlin et sous l'oeil de la légation française; sur tous les points où la vue de notre représentant ne pouvait s'étendre, ils continuèrent avec un redoublement d'ardeur, par la main d'ouvriers-soldats. Mais Saint-Marsan avait la confiance facile et la crédulité opiniâtre; charmé de ce qui se passait à Spandau, il conclut d'un fait isolé à une mesure d'ensemble, annonça que la Prusse rentrait dans l'ordre, resta à son poste, reprit avec Hardenberg et le comte de Goltz, ministre des affaires étrangères, de cordiaux rapports. Le public de Berlin, qui avait senti planer dans l'air un grand danger, vit avec joie s'éloigner l'orage, et la capitale prussienne, après quelques jours d'angoisse et de fièvre, retomba à sa morne langueur [320].
[Note 320: ] [ (retour) ] Saint-Marsan à Maret, 21, 24 et 26 septembre. Cf Stern, 342-346.
À Berlin comme à Pétersbourg, comme partout, notre diplomatie se laissait abuser: il était moins facile de tromper l'Empereur. Tenant à savoir si les actes répondaient aux paroles, il mit la Prusse en surveillance. Pour l'épier, il disposait de multiples moyens. Stettin, Custrin, Glogau, étaient trois observatoires désignés: les commandants de ces places furent invités à s'armer de vigilance, à examiner minutieusement ce qui se passait autour d'eux. Une dépêche circulaire prescrivit à nos consuls de Colberg, Stettin, Dantzick et Koenigsberg, de s'enquérir chacun dans son ressort [321]. Davout eut à couvrir la Prusse entière d'un réseau d'espionnage, à centraliser les renseignements, à en contrôler l'exactitude, à y ajouter ses observations personnelles, et l'on pouvait compter sur l'impeccable soldat, défiant par principe, pour regarder à fond et ne point se payer d'apparences.
[Note 321: ] [ (retour) ] Dépêches identiques du 1er octobre. Archives des affaires étrangères, Prusse, 248.
Napoléon part lui-même pour les Pays-Bas, se rapprochant du Nord: il commence sa tournée par les camps de Boulogne et d'Utrecht, passe aux embouchures de l'Escaut la revue de sa flotte, s'arrête plusieurs jours dans la grande place d'Anvers: ensuite, il visite avec l'Impératrice Amsterdam, Rotterdam, Nimègue, reçoit les hommages contraints des Hollandais; mais au milieu des pompes officielles, au milieu de journées que les fêtes et de minutieuses inspections semblent entièrement remplir, il trouve le temps de se retourner vers la Prusse, jette à chaque instant sur elle un regard inquisiteur, prête l'oreille à tous les bruits qui lui viennent de ce côté, attend avec impatience les résultats de l'enquête ordonnée. Et bientôt, aux diverses étapes de sa route, des courriers le rejoignent, lui apportant des avis de toute provenance, lettres du maréchal, rapports militaires, rapports des consuls, interrogatoires de courriers, bulletins de police, chiffons de papier noircis à la hâte par les espions qui de toutes parts se tiennent aux aguets. D'importance et de valeur inégales, ces renseignements s'accordent tous en un point; c'est que nulle part, sauf à Spandau, les travaux aux places n'ont cessé et les rassemblements d'hommes n'ont disparu. À Colberg, on travaille toujours, on travaille à force, comme si l'on avait hâte de pousser l'oeuvre à terme et de nous mettre en présence du fait accompli; sur les autres points du littoral, même activité; en Silésie, où l'on se croit plus loin de nous, des corps nouvellement formés s'exercent au grand jour: la Prusse élude évidemment ou suspend l'exécution de ses promesses [322].
[Note 322: ] [ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Documents divers, Prusse, 248.