Aussitôt, le duc de Bassano, qui accompagne l'Empereur et le suit comme son ombre, dépêche à Saint-Marsan courriers sur courriers; il lui écrit longuement d'Anvers, le 2 octobre: d'Amsterdam, il lui envoie trois lettres, dont deux le même jour, et dans chacune il adresse à notre agent de sévères rappels à la clairvoyance, met la Prusse en contradiction avec elle-même, oppose ses actes à son langage. Quel est le motif de cette discordance? Est-ce parti-pris de nous induire en erreur, arrière-pensée perfide? Est-ce simplement incohérence et faiblesse, impuissance à se décider, hésitation persistante, susceptible toutefois de céder à une prompte et vigoureuse pression? «Il y a dans toute la conduite de la Prusse en général et dans celle que tient particulièrement le cabinet avec vous, une obscurité, un mystère qu'il est de votre devoir de pénétrer. Ne négligez aucun moyen pour y parvenir, mais surtout montrez bien qu'on espérerait vainement de nous abuser et que ce ne sont point des discours, des manifestations qu'on demande, mais des faits positifs, un désarmement complet, absolu, sans modifications ni réserves [323].» Si M. de Saint-Marsan obtient ce résultat, il aura rendu à son maître un signalé service: s'il acquiert la conviction que la cour de Berlin est systématiquement de mauvaise foi, au moins l'Empereur saura-t-il à quoi s'en tenir, et la Prusse subira le sort qu'elle se sera préparé. Mais surtout que notre ministre cherche et saisisse la réalité sous de vains simulacres, qu'il ne craigne point de se montrer trop soupçonneux, trop défiant: un nouvel excès d'optimisme engagerait gravement sa responsabilité, en compromettant des intérêts essentiels.

[Note 323: ] [ (retour) ] Maret à Saint-Marsan, 13 octobre.

Aiguillonné par ces avertissements et ces reproches, ébranlé dans sa confiance par d'irrécusables indices, Saint-Marsan se remet en activité. Il s'est juré de ne plus discontinuer ses réquisitions jusqu'à ce que le cabinet prussien se soit mis en règle, de ne lui laisser ni trêve ni repos. Alors commence pour la Prusse un supplice sans nom. Attendant de jour en jour une lettre de Scharnhorst et un engagement d'Alexandre, elle ne se résigne pas encore à nous céder franchement, tout en trouvant que la Russie met bien du temps à se décider et la laisse cruellement à la gueule du lion. D'autre part, serrée de plus près par nos exigences et prise à la gorge, elle se débat lamentablement sous l'étreinte: elle cherche à se dégager en balbutiant des excuses, en alléguant de faux prétextes, en épuisant toutes les formes et toutes les variétés du mensonge.

Hardenberg vient dire à Saint-Marsan que le Roi est plus décidé que jamais à éloigner les ouvriers des forteresses: seulement, il répugne à priver brusquement de tout travail ces masses d'hommes, arrachées à leurs occupations habituelles, et craint de les jeter à la misère: en monarque philanthrope, il voudrait les employer aux travaux de la paix, à de grands ouvrages d'utilité publique: il songe à leur faire réparer les chaussées, construire des ponts et creuser des canaux: c'est un nouveau moyen de les tenir rassemblés et disponibles [324]. Saint-Marsan répond que ses instructions ne lui permettent pas de «concéder un seul travailleur», que les ouvriers doivent être renvoyés jusqu'au dernier.

[Note 324: ] [ (retour) ] Saint-Marsan à Davout, 4 octobre 1811. Archives des affaires étrangères, volume cité.

Hardenberg n'insiste pas et change de système. Pour pallier les infractions commises à Colberg, il rejette la faute sur le général Blücher, qui commande dans cette place et n'en fait qu'à sa tête; «ce vieil enragé» a continué les travaux malgré la défense formelle du Roi, sacrifiant son devoir à ses passions; mais on l'a relevé de ses fonctions et mandé à Berlin, où il sera sévèrement admonesté.

Saint-Marsan s'applaudit de voir mettre à bas un de nos adversaires implacables: l'Empereur lui-même enregistre avec quelque satisfaction le rappel de Blücher: mais qu'apprend-il bientôt? Suivant les avis que fournit au duc de Bassano sa police particulière, la disgrâce de Blücher n'est que de pure apparence. À son arrivée dans la capitale, le Roi l'a parfaitement accueilli et l'a invité plusieurs fois à diner: on laisse la populace organiser en sa faveur des manifestations scandaleuses; quand il a paru «sous les Tilleuls» et s'est montré sur cette promenade chère aux Berlinois, il a été accueilli par des bravos, des acclamations, sous l'oeil complaisant de la police: tout ceci n'est sans doute que le prélude de sa rentrée en scène, de sa promotion à un commandement supérieur. Et Napoléon fulmine le billet suivant, daté de Düsseldorf et adressé au duc de Bassano: «Écrivez au comte Saint-Marsan qu'il doit empêcher le général Blücher d'être employé, et qu'il ne faut pas, puisqu'on nous a donné cette raison, le justifier ensuite et montrer par là de la mauvaise foi [325].» En vain Saint-Marsan explique-t-il que les renseignements fournis au duc sont fort exagérés, que Blücher a dîné une seule fois chez le Roi, que l'ovation sous les Tilleuls s'est réduite au salut réglementaire de quelques officiers, que le général se montre peu et passe ses journées au Casino à jouer au whist et à jouer petit jeu [326], Napoléon n'en persiste pas moins et avec toute raison à se défier de la Prusse et de ses hypocrites complaisances.

[Note 325: ] [ (retour) ] Corresp., 18234.

[Note 326: ] [ (retour) ] Saint-Marsan à Maret, 10 novembre. Stern, 369.

Il vient d'apprendre, à la vérité, que les travaux ont réellement cessé sur plusieurs points: les ouvriers ont quitté les chantiers, mais nul ne les a vus rentrer dans leurs foyers. Que sont-ils devenus? Un de nos consuls, celui de Stettin, fournit le mot de l'énigme: il a découvert que les ouvriers éloignés de Colberg, au lieu d'être renvoyés chez eux, ont été simplement disséminés dans un rayon de quelques milles autour de la ville: là, on les tient cantonnés dans les villages, dissimulés dans les bois, tout prêts à se réunir de nouveau: «Ainsi, d'un coup de sifflet, le gouvernement prussien est encore le maître d'avoir à Colberg le même nombre d'hommes qu'auparavant [327].» Comme d'autres renseignements ne sont ni moins précis ni moins accusateurs, comme il en est aussi de plus vagues et même de contradictoires, Napoléon veut en avoir le coeur net, pouvoir condamner la Prusse en pleine connaissance de cause, s'il la trouve en faute: il fait demander par Saint-Marsan que le secrétaire de notre légation, M. Lefebvre, soit autorisé à parcourir toutes les provinces et à visiter toutes les places, à voir de ses yeux ce qui s'y passe.