[Note 327: ] [ (retour) ] Rapport du 20 octobre, archives des affaires étrangères, volume cité. Cf. Duncker, 392.

Devant ce comble d'exigence, Frédéric-Guillaume eut un mouvement de révolte. Il tressaillit sous l'outrage et se retrouva pour quelques heures une âme de roi: se prêter à la vérification demandée, c'était admettre que l'on pût révoquer en doute sa parole de Hohenzollern et le soupçonner de parjure: plutôt mourir que d'accepter cette honte! Il déclara qu'il ne voulait point se dégrader aux yeux de son peuple, aux yeux de ses troupes, et Hardenberg notifia ce refus par un billet assez sec [328].

[Note 328: ] [ (retour) ] Archives des affaires étrangères, volume cité.

La nuit passa ensuite sur ce coup de tête, avec son cortège de réflexions sinistres: le Roi sentait peser sur lui l'armée de Davout: autour de lui, il apercevait la meute de nos alliés, prêts à la curée: dans huit jours, s'il résistait, les sonneries françaises retentiraient à son oreille, et les canons ennemis rouleraient lourdement sur le pavé de sa capitale. Hardenberg, moins fier encore que lui et plus faux, le conjura de plier une fois de plus, pour mieux se redresser ensuite; et le misérable monarque céda, s'humilia, vint à résipiscence. M. Lefebvre reçut licence d'aller où il voudrait, avec des passeports prussiens, sous couleur d'inspecter nos consulats; on prit seulement de sournoises précautions pour lui laisser voir le moins de choses possible, en ayant l'air de tout lui montrer. Hardenberg redemanda piteusement à Saint-Marsan son billet et le pria de taire à l'Empereur sa velléité de désobéissance [329].

[Note 329: ] [ (retour) ] Saint-Marsan à Maret, dépêche du 20 octobre, lettre confidentielle du 23.

Tandis que le commissaire français commençait sa tournée, Frédéric-Guillaume errait entre Charlottenbourg et Potsdam, tournant autour de sa capitale ou piétinant sur place, dévorant ses humiliations, abreuvé de dégoûts et rongé d'impatience. Hardenberg écrivait à Pétersbourg, demandant, implorant, réclamant une réponse: pour Dieu, que l'on consente enfin à parler, à faire connaître si la Prusse peut compter sur l'entrée des Russes en Allemagne; au contraire, le Roi doit-il se considérer comme délaissé et s'asservir à des nécessités cruelles? Quelle que soit la décision à prendre, elle ne saurait tarder davantage: la Prusse se meurt d'anxiété: «l'incertitude nous tue [330]».

[Note 330: ] [ (retour) ] Duncker, 391.

Ce qui ajoutait aux complications et aux périls de l'heure présente, c'était que Napoléon, afin de mieux éprouver la Prusse et de voir plus clair dans son coeur, avait enfin expédié à Saint-Marsan les pouvoirs nécessaires pour traiter de l'alliance: son système consistait toujours à tranquilliser d'une part, tandis qu'il menaçait de l'autre. Le ministère prussien était intimement résolu à ne point s'engager avec nous, tant qu'il lui resterait espoir de signer le pacte en préparation avec Alexandre. Mais comment éluder nos offres, après les avoir sollicitées à genoux? comment traîner en longueur une négociation si ardemment réclamée, sans se condamner soi-même et se convaincre d'imposture?

À l'annonce des pouvoirs, Hardenberg se fit un masque d'homme satisfait: enfin, disait-il, l'Empereur consentait à accepter la Prusse pour alliée et à la tirer d'inquiétude: et l'air de soulagement avec lequel il prononçait ces paroles, son visage épanoui, son gros rire, contrastaient avec l'humeur sombre des jours précédents: son contentement allait jusqu'à «l'hilarité [331]». Le 29 octobre, Goltz et lui se réunirent en conférence avec Saint-Marsan pour écouter les propositions de la France. Napoléon offrait à la Prusse de l'admettre dans la ligue du Rhin ou de signer avec elle une alliance particulière: on y joindrait très secrètement une convention pour le cas de guerre avec la Russie, et déjà le cabinet français en traçait les principales lignes. Tout le territoire prussien serait ouvert à nos troupes et pris par elles en dépôt, à l'exception de la Silésie, où le Roi pourrait se retirer: ses troupes disparaîtraient des espaces occupés et se laisseraient consigner dans deux ou trois places: le contingent auxiliaire serait fixé à vingt mille hommes, que Napoléon emploierait à sa guise [332].

[Note 331: ] [ (retour) ] Saint-Marsan à Maret, 27 octobre.