[Note 357: ] [ (retour) ] Paroles d'Alexandre à Lauriston, d'après la lettre de ce dernier en date du 10 janvier 1812.

[Note 358: ] [ (retour) ] Lauriston à Maret, 18 et 27 novembre 1811.

[Note 359: ] [ (retour) ] Id., 16 et 22 novembre 1811.

[Note 360: ] [ (retour) ] Archives de Saint-Pétersbourg.

Si ingénieux que fût son plan de pacification, il n'en était pas moins chimérique. Napoléon n'aurait jamais souscrit à un accord qui n'eût pas ramené et emprisonné la Russie dans le système continental. De plus, tenant l'Autriche, il se fût estimé bien naïf de la remettre lui-même en rapport avec Alexandre. Mais il n'eut pas à décliner les propositions de Nesselrode. À supposer qu'il y ait eu un instant chez le Tsar désir réel de traiter, ce ne fut qu'une fugitive velléité. Les influences les plus opposées concoururent d'ailleurs à la dissiper. Armfeldt et son groupe la taxaient d'insigne faiblesse. Roumiantsof aspirait de tout son coeur à la paix, mais n'admettait pas que la réconciliation s'opérât par un autre intermédiaire que lui-même: jaloux de Nesselrode, en qui il flairait un aspirant ministre, un candidat à sa succession, il paraît avoir déconseillé son envoi. Alexandre se laissa facilement détourner d'une tentative à laquelle il se prêtait à contre-coeur. Très vite, il devint de toute évidence que l'annonce de la négociation n'était plus qu'un leurre, un vain simulacre, destiné à empêcher une diversion française au profit de la Turquie. En novembre et en décembre, on continua d'entretenir continuellement Lauriston de la mission projetée; on la lui présentait comme chose décidée et certaine; seulement, on la retardait sans cesse, on l'ajournait sous divers prétextes. Nesselrode semblait toujours à la veille de partir et ne partait jamais [361].

[Note 361: ] [ (retour) ] Correspondance de Lauriston, novembre et décembre 1811, janvier 1812, passim.

Pendant plus de deux mois, Alexandre amusa ainsi notre ambassadeur, espérant apprendre à tout moment la conclusion de la paix sur le Danube et le succès de sa manoeuvre. Cependant la paix ne se fit point, le sultan Mahmoud et son Divan ayant montré une fermeté inattendue et s'étant refusé à céder la partie orientale des Principautés. L'affaire manquant d'elle-même, le jeu imaginé pour empêcher Napoléon de la traverser devenait sans objet: le Tsar chercha et trouva un prétexte pour retirer sa promesse de traiter.

Dans une conversation tenue aux Tuileries avec le Prussien Krusemarck et dont l'écho revint en Russie, Napoléon avait dit, le 16 décembre [362], qu'il verrait arriver Nesselrode avec plaisir: seulement, avait-il ajouté, il considérait qu'une mission d'apparat serait une faute. Ce langage répondait parfaitement à sa pensée. Il désirait que Nesselrode revînt auprès de lui en parlementaire officieux, en causeur, afin de pouvoir entamer par son intermédiaire une négociation traînante qui aiderait à passer l'hiver et faciliterait l'ajournement des hostilités jusqu'à l'époque marquée pour l'explosion: il ne voulait point qu'une ambassade solennelle vînt lui présenter une sorte d'ultimatum dont le rejet précipiterait la guerre. Sa réserve n'avait porté que sur la forme de la mission: Alexandre affecta de croire qu'elle avait porté sur le fond; s'autorisant de cette interprétation fausse, il déclara aussitôt que sa dignité lui interdisait d'envoyer un messager de paix auprès d'un souverain mal disposé à le recevoir: il ajouta avec vérité que ses agents lui signalaient le redoublement de nos préparatifs, l'ébranlement prochain de nos troupes, qu'en conséquence il ne s'abaisserait pas à demander la paix sous le coup d'une menace grossissante et qu'il renonçait à envoyer Nesselrode.

[Note 362: ] [ (retour) ] Voy. le rapport de Tchernitchef en date du 31 décembre/12 janvier, volume cité, p. 280-287. Cf. Thiers, XIII, 306, et Ernouf, 307-308. Ces deux auteurs interprètent les paroles de l'Empereur chacun suivant un système préconçu.

De son côté, Napoléon avait compris depuis longtemps qu'Alexandre n'avait plus l'intention de faire partir le jeune diplomate, qu'il ne l'avait peut-être jamais eue: une fois de plus, les deux empereurs en vinrent à se convaincre respectivement de leur mauvaise foi et s'affermirent dans la volonté de combattre. Alexandre donnait «sa parole de chevalier» au baron d'Armfeldt de ne jamais composer avec Bonaparte: il présentait le Suédois à l'Impératrice comme son futur compagnon de guerre, son frère d'armes: «J'espère, disait-il, me rendre digne de lui [363].» Napoléon disait à Schwartzenberg, en parlant des Russes: «Ces fous veulent me faire la guerre; je la leur ferai au printemps avec cinq cent mille hommes [364].» Et l'instant était venu où il lui fallait enfin, pour se mettre en état d'agir au printemps, grouper ses armées, battre le rappel de ses alliés et pousser vers le Nord la totalité de ses forces. Les voies lui sont ouvertes: l'assujettissement complet de l'Allemagne lui donne la route entre le Rhin et le Niémen, entre Mayence et Wilna: il peut accéder librement au territoire russe et s'y enfoncer. C'est en vue de ce résultat qu'il nous a fait assister pendant six mois à de savantes temporisations et à des manoeuvres profondément calculées, qu'il a tour à tour calmé et violenté la Prusse, circonvenu lentement l'Autriche, rusé partout, rusé toujours, avec une tenace opiniâtreté: étrange et douloureux spectacle que de le voir s'acharnant à la poursuite d'un avantage qui le perdra, dépensant à l'obtenir une somme incroyable d'efforts, se frayant patiemment passage jusqu'au bord de cette Russie où doit s'engloutir sa fortune et assurant avec une incomparable habileté sa marche à l'abîme.