[Note 363: ] [ (retour) ] Tegner, III, 389.
[Note 364: ] [ (retour) ] Duncker, 424, d'après le rapport de Schwartzenberg.
CHAPITRE IX
MARCHE DE LA GRANDE ARMÉE.
La Grande Armée doit se composer d'une agglomération d'armées.--Position des différentes unités.--Proportions colossales.--Concentration à opérer: péril à éviter.--Plan de l'Empereur pour réunir ses forces et les pousser graduellement vers la Russie.--Ses efforts minutieux pour assurer le secret des premiers mouvements.--Marches de nuit.--Instruction caractéristique à Lauriston.--Système de dissimulation renforcée et progressive.--Accumulation de stratagèmes.--Tchernitchef devient gênant: sa mise en observation.--Conversation et message de l'Élysée.--Napoléon formule enfin ses exigences en matière de blocus.--Sincérité relative de ses propositions: leur but principal.--Départ de Tchernitchef.--Perquisition.--Le billet accusateur.--Concurrence entre le ministère de la police et celui des relations extérieures: rôle du préfet de police.--Découverte et arrestation des coupables.--Dix ans d'espionnage et de trahison.--Procès en perspective.--Napoléon refrène sa colère.--Effarement de Kourakine: comment on s'y prend pour l'empêcher de donner l'alarme.--Passage des Alpes par l'armée d'Italie.--Universel ébranlement.--Traité dicté à la Prusse.--Alarme à Berlin; arrivée des Français.--Prise de possession.--Le pays de la haine.--Marche au Nord.--Échelons successifs.--Rôle réservé au contingent prussien.--Traité avec l'Autriche.--Appel à la Turquie: Napoléon espère revivifier et soulever l'Islam.--Rôle réservé à la cavalerie ottomane.--L'Empereur se résigne à négocier avec Bernadotte.--Ouvertures à la princesse royale.--Saisie antérieure de la Poméranie suédoise: conséquences de cet acte.--Premiers mécomptes.--Arrivée et déploiement de nos armées sur la Vistule.--Départ projeté et différé.--Lutte contre la famine.--Conversation avec l'archichancelier.--Opposition de Caulaincourt à la guerre: efforts persistants et infructueux de Napoléon pour le ramener et le convaincre.--État d'esprit de l'Empereur.--Son langage à Savary et à Pasquier.--Les deux plans de campagne: Napoléon subit déjà l'attraction de Moscou.--Sa raison victime de son imagination.--Rêves vertigineux.--Au delà de Moscou.--L'Orient.--L'Égypte.--Les Indes.--Conversation avec Narbonne.--Vision d'une lointaine et suprême apothéose.
I
En février 1811, les éléments destinés à constituer la Grande Armée se trouvaient formés, sans être encore réunis. Ils s'étendaient de Dantzick à Paris, du Texel à Vienne, répartis entre l'Allemagne, le nord de la France et de l'Italie. Tandis qu'à l'angle nord-ouest de cet immense carré la garnison de Dantzick atteignait au chiffre de vingt-cinq mille hommes, tandis que le duché de Varsovie s'épuisait à mettre sur pied soixante mille combattants, l'armée de Davout, établie à la base de la péninsule danoise, comptait cent mille Français, soldats d'élite, renforcés par plusieurs groupes d'Allemands divers: elle allait devenir le premier corps de la Grande Armée. Entre l'Elbe et le Rhin, la Confédération avait levé cent vingt-deux mille hommes: avec les Saxons, les Bavarois, les Wurtembergeois, les Westphaliens, avec les brigades de Berg, de Hesse et de Bade, avec les troupes fournies par le collège des rois et celui des princes, Napoléon avait matière à former trois corps entiers, les 6e, 7e et 8e, ainsi que plusieurs divisions et brigades auxiliaires. Le 2e corps se composerait avec les trois divisions d'Oudinot et ses deux brigades de cavalerie, massées à l'entrée de la Westphalie; le 3e, avec les cinquante mille hommes de Ney, groupés autour de Mayence. Au sud de l'Allemagne, derrière le rideau des Alpes, l'armée d'Italie, qui s'intitulerait le 4e corps, se tenait rangée: il y avait là, avec plusieurs divisions françaises, la garde royale italienne, les troupes de ligne et légères du royaume cisalpin, le régiment croate, le régiment espagnol Joseph-Napoléon, le régiment dalmate, des chasseurs français et italiens, en tout quatre-vingt mille hommes sous les ordres d'Eugène, à qui Junot servirait de guide et de conseiller. À l'intérieur de la France, la Garde, les grands parcs d'artillerie, les réserves de matériel et les neuf mille chariots destinés au transport des vivres, n'attendaient qu'un ordre pour partir. Dans l'intervalle des différents groupes, de grandes masses de cavalerie flottaient: elles se formeraient en unités spéciales, essentiellement mobiles et maniables.
Il s'agissait maintenant, par un mouvement de concentration qui porterait sur les forces d'un continent presque entier, de fondre et d'amalgamer en un tous ces éléments divers, d'en faire une seule et prodigieuse armée, de ranger cette armée entre le Rhin et l'Elbe, en face de la Russie, et de la pousser ensuite jusqu'au seuil de cet empire en une ligne mouvante qui roulerait transversalement sur l'Allemagne. Travail sans précédent, qui exigeait de l'Empereur un effort presque surhumain de calcul, d'ordre et de combinaison. La conjonction des différents corps devait s'opérer avec une précision infaillible, tous les moyens d'acheminement et de subsistance devaient être préparés et assurés à l'avance, car la moindre erreur, le plus petit mécompte, suffirait à créer partout l'encombrement, la confusion, le désarroi, et à remplacer cette affluence de foules disciplinées par une Babel en armes. Et ce qui mettait le comble aux difficultés de l'entreprise, c'était qu'elle devait s'accomplir à aussi petit bruit que possible et en sourdine. En effet, il dépendait encore des Russes, s'ils pénétraient à temps nos projets, de fondre avec l'avantage du nombre sur nos avant-postes de la Vistule, de dévaster le pays destiné à fournir notre approvisionnement d'entrée en campagne et de refouler l'invasion approchante.
La crainte de ce contretemps hantait Napoléon à toute heure. Pour le prévenir, il résolut d'envelopper du plus profond mystère les préparatifs et les débuts de l'opération. Quatre cent mille hommes allaient se lever et commencer leur marche en quelque sorte sur la pointe des pieds. Toutes les mesures seraient prises pour organiser le silence: on aurait soin d'assourdir et d'ouater tous les ressorts prêts à entrer en jeu. Le mouvement de concentration une fois démasqué, on le poursuivrait avec une rapidité foudroyante, afin de mettre l'ennemi le plus tôt possible en présence du fait accompli. Puis, à mesure que nos troupes avanceraient vers le Nord, l'Empereur s'efforcerait d'atténuer par son langage le caractère menaçant de cette approche. Il ferait dire à Pétersbourg que l'attitude suspecte et incompréhensible de la Russie l'obligeait à ébranler lui-même ses forces et à les porter en ligne, mais qu'il n'en restait pas moins résolu à écouter toute proposition dictée par un esprit d'apaisement: il affecterait de plus en plus un ardent désir de négocier, et ses déclarations, ses instances pacifiques suivraient la même progression que le mouvement de ses armées.