Il est très-commun chez cette nation, qu'un jeune homme, natif d'un endroit très-éloigné, fasse la demande d'une fille. Ces mariages se traitent entre les viellards des familles intéressées, sans que les époux futurs se soient jamais vus. La raison de ces recherches lointaines, n'est pas la rareté des filles dans le village ou dans les environs, mais le désir de s'allier à une famille étendue & célèbre pour avoir produit des hommes courageux. Le père de l'époux, ou quelque parent âgé, vient demander la fille, ou plutôt une fille d'une telle maison, le choix n'étant pas à l'ordinaire déterminé d'avance. On lui montre toutes les filles de la maison, & il choisit selon son goût, quoiqu'il respecte le plus souvent le droit d'ainesse. Rarement on refuse une fille & l'on s'arrête peu à l'examen des circonstance de celui qui la recherche. Souvent un Morlaque donne sa fille à son propre valet ou à un simple laboureur, comme il étoit usité du tems des patriarches. Tant on fait peu de cas des femmes dans ces contrées.

Elles jouissent néantmoins, dans ces occasions, d'un droit, que le sexe dans d'autres pays voudroit posséder, & auquel il pourroit prétendre avec justice. Quand on accorde la fille demandée, l'entremetteur du mariage va chercher l'époux & le mene chez sa future, pour qu'ils apprennent à se connoître. Si les jeunes gens se plaisent réciproquement, l'affaire est conclue. Dans quelques districts, la fille, avant de donner sa parole, va voir la maison & la famille du prétendant, & elle a la liberté de rompre le contract, toutes les fois que les personnes ou l'habitation lui déplaisent. Si elle en est contente? elle retourne dans la maison paternelle, où le futur, avec ses parens & les amis de sa famille, l'accompagnent.

Le tems fixé pour les noces étant arrivé, l'époux assemble ses parens les plus distingués, qui ainsi réunis, s'appellent Svati, qui bien montés & bien ajustés, vont ensemble à la maison de l'épouse. L'ornement distinctif d'un homme invité aux noces, est un panache de queue de Paon, planté sur le bonnet. Toute la compagnie est bien armée, pour pouvoir repousser les attaques ou les embûches de ceux qui voudroient troubler la fête.

Dans les anciens tems, de telles surprises étoient à craindre: alors, comme on peut voir par les chansons héroïques de la nation: les prétendants à la main d'une fille, tâchoient de mériter la préférence par des actions courageuses, ou par des preuves d'âgileté, d'adresse, & de vivacité d'esprit. Dans un ancien poème sur les noces du Vojvode JANCO de Sebigne, qui étoit contemporain du fameux GEORGE STRATIOTICH surnommé Scanderbeg, les frères d'une certaine JAGNA de Temeswar, qu'il avoit demandée en mariage, proposerent à ce JANCO, après l'avoir enyvré, des jeux, avec l'alternative de lui donner leur soeur s'il gagnoit, ou de le tuer s'il perdoit. «En premier lieu ils produisirent une lance, dont la pointe perce une pomme, & lui dirent d'un air gracieux: JANCO, avec une flèche tu dois abattre cette pomme, si tu manques ton coup, tu ne rapporteras pas ta tête; & tu n'emmèneras pas l'aimable épousée»[12]? Un autre jeu proposé, étoit de franchir d'un seul sault neufs chevaux placés l'un à côté de l'autre: le troisième, de reconnoître sa future, entre neuf filles voilées. Janco, brave guerrier, mais peu habile dans ces joutes galantes, mit à sa place un de ses neveux, comme l'usage de son siècle lui permettait de faire. Le moyen par lequel ZÉCULO, ce neveu de JANCO, devina l'épouse promise à son oncle, mérite d'être rapporté, au risque d'allonger cette digression. Sur son manteau, étendu par terre, il jette une poignée de bagues d'or, & s'adressant aux neuf voilées, il dit: «Approche, ramasse les bagues, aimable enfant, toi qui es déstinée à JANCUS. Si une autre ose étendre sa main, d'un seul coup de sabre, je lui tranche la tête & le bras ensemble. Toutes reculèrent avec effroi: mais l'amante de Janco ne recula pas; elle ramassa les bagues, & en para ses mains blanches». Ce ZÉCULO avoit, en vérité, un talent particulier pour reconnoître les masques.

[Note 12: Ce poëme ne passe pas pour être exactement conforme à la vérité historique: mais il sert, au moins à faire connaître les moeurs du tems, & le caractère de la nation.]

Celui, qui après ces épreuves, étoit refusé tâchoit de se dédommager par la force d'une, préférence, accordée à un autre, & qu'il croyoit injuste: d'où résultoient de sanglantes querelles. Sur les tombeaux des anciens Slaves, qu'on trouve encore dans les forêts & dans des lieux déserts de la Morlachie, on voit beaucoup de grossiers bas-reliefs qui représentent de tels combats[13].

[Note 13: Il se trouve de ses tombeaux principalement dans les bois entre Gliuhuski & Vergoraz, sur les bords du Trébisat, un peu loin de l'ancien chemin militaire, qui conduit de Salona à Narona. On en voit beaucoup encore à Lovrech, à Cista, à Mramor, entre Scign & Imoski. Il y en a un isolé à Dervenich en Primorjé, appellé Costagnichia-Greb; comme aussi à Zakuçaz, qu'on dit érigé sur le lieu même du combat.]

On conduit à l'église l'épouse voilée, au milieu des Suati à cheval. Après la cérémonie de la bénédiction, on la ramene à la maison de son père, ou à celle de son époux, si elle est peu éloignée, parmi les décharges d'armes à feu, & parmi des cris de joye & des témoignages d'une allegresse barbare. Pendant la marche, & pendant le repas, qui commence aussi-tôt après le retour de l'église, chacun des Soati exerce une fonction particulière. Le Parvinaz les précéde tous, & chante à quelque distance. Le Bariactar fait flotter un étendart de soye, attaché à une lance, dont la pointe est garnie d'une pomme: aux noces des gens de distinction, on voit trois ou quatre de ces Bariactars. Le Stari-Svat est le principal personage de la nôce, & cette dignité se donne toujours à l'homme le plus considéré parmi les parens. Le Stachés reçoit les ordres du Stari-Svat. Les deux Divéri, destinés à servir l'épouse, doivent être les frères de l'époux. Le Kuum fait les fonctions de parrain, & le Komorgia, ou Seksana, celles de gardien de la dot. Un Chiaus porte la masse, & range la marche comme un maître de cérémonie; il chante à haute voix: Breberi, Davori, Dobra-Srichia, Jara, Pico; noms des anciennes divinités tutelaires de la nation. Le Buklia, est l'échanson de la nôce, en voyage comme à table. Ces charges se doublent ou se triplent suivant l'importance ou les besoins d'une compagnie nombreuse.

Le repas du premier jour se donne quelquefois dans la maison de l'épouse: mais plus souvent dans celle de l'époux, où se rendent les Svati immédiatement après la bénédiction du mariage. Trois ou quatre hommes à pieds, précédent, en courant, le cortège, & le premier arrivé reçoit pour prix de son agilité une Mahrama espèce d'essuye-main brodé aux deux extrémités. Le Domachin, ou le chef de la maison, va à la rencontre de sa belle-fille, à laquelle, pendant qu'elle est encore à cheval, on présente un enfant, pris dans la famille ou chez les voisins, pour le caresser. Avant d'entrer dans la maison, elle se met à genoux, & baise le seuil de la porte: Sa belle mère, ou quelqu'autre femme de la parenté, lui met alors en main un crible, rempli de grains, & de menus fruits, comme noix & amandes, qu'elle doit répandre sur les Svati, en les jettant derrière elle par poignées. Ce jour l'épouse ne mange pas avec les parens; mais à une table particulière avec le Stachés & les deux Divéri. L'époux s'assoit à la table des Svati: mais pendant ce jour, consacré à l'union conjugale, il n'ose rien couper ni délier: c'est au Kuum à lui découper le pain & les viandes. L'office du Domachin est d'inviter à boire, & le Stari-Svat, en faveur de sa dignité, doit répondre le premier à cette invitation. A l'ordinaire le tour de la Bukkàra, espèce de coupe de bois d'une grande capacité, commence par des voeux pour la prospérité de la foi, ou par des santés adressées aux noms les plus respectables.

Dans ces repas règne, au reste, l'abondance la plus excessive, à laquelle contribuent aussi les Svati, dont chacun, apporte sa part des provisions. On commence le dîner par le fruit & le fromage, & on le finit par la soupe, d'une manière précisément opposée à nos usages. Parmi les viandes, entassées avec prodigalité, se trouvent des chevreaux, des agneaux, de la volaille, & quelquefois du gibier: mais on sert rarement du veau, & jamais peut-être chez les Morlaques, qui n'ont pas adopté des moeurs étrangères. Cette aversion pour le veau vient des tems les plus reculés, & déjà St. Jerome en fait mention[14]. Un auteur, né en Bosnie & vivant au commencement du siècle passé, POMCO MARNAWICH dit: «que jusqu'à son tems les Dalmates, préservés de la contagion des vices étrangers, s'abstiennent du veau comme d'une nourriture immonde»[15]. Si les femmes de la parenté sont invitées à un tel festin, suivant un usage généralement établi, elles mangent en particulier, & jamais à la table des hommes.