[Note 14: At in nostra provincia scelus putant vitulos devorate. HIERONIM. contra Jovin.]
[Note 15: Ad hanc diem Dalmatæ, quos peregrina vitia non infecere, ab efu vitulorum, nonfecus ac ab immunda esca, ab horrent. MARNAV. de Illyrico.]
L'après-dinée se passe en jeux d'esprit ou d'adresse, à danser, ou à chanter d'anciennes chansons. Après le souper, les trois invitations solemnelles à boire finies, le Kuum mene l'époux dans la chambre nuptiale, qui est toujours ou la cave, ou l'étable ordinaire des bestiaux. A peine y arrivé, il fait sortir le Stachés & les deux Divéri, & reste seul avec les deux conjoints. Si un meilleur lit, que la paille, s'y trouve, il les y conduit; & après avoir ôté la ceinture à la fille, il oblige les époux à se déshabiller réciproquement. Autrefois l'usage vouloit que le Kuum déshabillât l'épouse en entier, & en vertu de cet usage, ce père spirituel conserve le privilège de la baiser dans toutes les occasions: privilège, agréable peut-être au commencement, mais qui, avec le tems, devient surement onéreux. Quand les époux sont déshabillés, le Kuum se retire, & écoute à la porte, s'il y en a une. Il annonce l'événement par un coup de pistolet, auquel les Svati répondent par une décharge de leurs fusils. Si l'époux n'est pas content de l'état, où il a trouvé sa jeune femme, la fête est troublée. Nos Morlaques cependant ne font pas autant de bruit d'un tel accident que n'en font les habitans de l'Ukraine, quoique ces deux nations conviennent d'ailleurs assez dans l'habillement, dans les usages, dans le dialecte & même dans l'ortographe. Les Mals-Russes promenent le lendemain en triomphe la chemise de la nouvelle mariée, & maltraitent brutalement la mère, si la vertu de la fille est suspectée. Un des outrages qu'ils font à un telle gardienne peu exacte, s'est de lui donner à boire dans un gobelet percé au fond[16].
[Note 16: Ces coutumes sont assez générales par toute la Russie.]
Pour punir le Stachés & les deux Divéri, d'avoir abandonné la fille confiée à leurs soins, on les fait boire des rasades copieuses, avant de les admettre de nouveau dans la compagnie des Svati. On consomme dans les occasions une quantité prodigieuse de Rakia, ou d'eau de vie. Le jour suivant la jeune femme dépose le voile & le bonnet, & assiste la tête couverte, au repas des Svati: où elle est obligée d'écouter les équivoques les plus grossieres, & les plus mauvaises plaisanteries, que les convives yvres, secouant dans ces occasions le joug de la décence; se croyent permis de lui adresser.
Ces fêtes, nommées Zdrave par les anciens Huns, s'appellent Zdravizze chez les Morlaques; d'où dérive le mot Italien Stravizzo, festin ou régal. Elles durent trois, six, ou huit jours, & quelquefois davantage, suivant les moyens ou l'humeur prodigue de la famille qui les donne. Dans ces jours d'allegresse, la jeune femme fait des profits considérables, qui composent à peu près tout son petit pécule: car elle n'a pour dot que ses habits & une vache; il arrive même souvent que son père, au lieu de la doter, exige une somme de l'époux. Tous les matins elle présente de l'eau à ses hôtes, dont chacun après s'être lavé les mains, est obligé de jetter dans le bassin une pièce d'argent: aussi est-il juste qu'ils payent celle qui les engage à remplir un devoir de propreté qu'ils oublient d'observer à l'ordinaire pendant plusieurs mois. Il est permis à la jeune femme de faire des tours de malice aux Svati: comme de cacher leurs Opanké, leurs bonnets, leurs couteaux, ou d'autres choses de première nécessité; qui sont forcés alors de les racheter avec une somme d'argent, déterminée par la compagnie. Outre ces contributions, ou volontaires ou extorquées, chaque convive, suivant l'usage établi, doit encore faire un présent à l'épouse, qui le dernier jour des Zdravizze, leur offre à son tour quelques petites galanteries. Le Kuum & l'époux les portent, sur leurs sabres nus, au Domachin; qui les distribue aux Svati en observant les rangs: ces petits présens consistent à l'ordinaire, en chemises, en mouchoirs, en serviettes, en bonnets, ou en bagatelles de peu de valeur.
Les cérémonies des noces, sont à peu près entièrement les mêmes, dans toute la vaste contrée occupée par les _Morlaques:_les habitans des isles, & ceux des villages des côtés de l'Istrie & de la Dalmatie, les observent aussi, en n'y mettant que peu de variations. Parmi ces variations, il en est une digne d'être remarquée, qui s'observe dans l'isle Zlarine près de Sebenico. Dans le moment, où l'épousée est prête à suivre son mari dans sa chambre, le Stari-Svat, qui à l'ordinaire se trouve yvre, doit abatre d'un seul coup de sabre la guirlande de fleurs qu'elle porte sur la tête. Dans le village de Novaglia, situé dans l'isle de Pago, au Golfe de Quarnaro, règne une coûtume plus comique & moins dangereuse, quoique également sauvage & brutale. Quand un jeune homme est sur le point d'emmener sa promise, le père & la mère, en lui remettant leur fille, lui font, avec une exagération grotesque, le détail de ses mauvaises qualités. «Puisque tu veux l'avoir absolument, sache qu'elle ne vaut rien, qu'elle est obstinée, capricieuse &c». L'époux se tournant alors vers elle lui dit: «vous êtes faite ainsi? je je rangerai bien votre tête». Il accompagne ces paroles de gestes menaçans, & en faisant semblant de la battre, afin que son procédé ne soit pris pour une vaine cérémonie, il lui donne souvent des coups réels. En général les femmes Morlaques, comme les insulaires, excepté les femmes des villes, ne paroissent pas fâchées de recevoir des coups de bâton de leurs maris, & quelquefois même de leurs amants.
Dans les environs de Dernifa, la nouvelle épouse est obligée, pendant la première année de son mariage, de baiser tous les hommes de sa nation & de sa connoissance, qui viennent dans sa maison. Cette année écoulée, elles sont dispensées de cette salutation, comme si la malpropreté insuportable, à laquelle elles s'abandonnent en peu de tems, les rendit indignes de faire de telles politesses. Cette malpropreté est peut-être, en même tems, la cause & l'effet de la manière humiliante, avec laquelle les maris & les parens les traitent. Quand les hommes nomment une personne du sexe devant des gens respectables, ils se servent toujours de la formule, usitée aussi parmi nos paysans quand ils nomment leur bétail, sauf votre respect. Le plus poli Morlaque en parlant de sa femme, dit: da prostite, moya xena, pardonnez-moi, ma femme. Ceux en petit nombre, qui possedent un mauvais chalit, où ils dorment sur la paille, n'y souffrent jamais leur femme, qui est obligée de coucher sur le plancher. J'ai couché souvent dans les cabanes des Morlaques, & j'ai été témoin de ce mépris universel qu'ils marquent au sexe. Mais si les femmes, dans ces endroits où elles sont ni belles ni aimables, paroissent mériter un tel mépris, il leur fait perdre cependant encore le peu de dons qu'elles avoient reçues de la nature.
L'état de ces femmes, dans leurs grossesses & dans leurs accouchemens, passeroit pour un miracle dans les autres pays, où la vie molle du sexe le rend si sensible. Une Morlaque, quand elle est enceinte, ne se ménage point, ni à l'égard de la nourriture, ni du travail, ni de la fatigue d'un voyage. Souvent elle accouche seule, au milieu des champs, loin de toute habitation: elle ramasse alors son enfant, le va laver à la première eau qu'elle trouve, le porte chez elle, & reprend le lendemain ses occupations accoutumées; même celle de mener paître les troupeaux. Quand l'enfant nait dans la maison paternelle, on ne laisse pas, suivant l'usage immémorial de la nation, de le laver dans l'eau froide: de sorte que les Morlaques peuvent dire comme les anciens habitans d'Italie:
Durum à stirpe genus, natos ad flumina primum Deferimus, foevoque gelu duramus & undis