Aussi les bains froids ne produisent-ils pas à ces enfans de mauvais effets, comme le croient ceux qui désaprouvent la coutume des Ecossois & des Irlandois comme préjudiciable aux nerfs, & qui attribuent à la superstition les immersions usitées chez les anciens Germains[17].
[Note 17: V. Mém. de la Soc. Econom. de Berne. A. 1764. p. III.]
On enveloppe ces petites créatures de misérables haillons, & après les avoir soignés dans cet état, au plus mal possible, pendant trois à quatre mois, on les laisse se trainer à genoux, tant dans la maison qu'en pleine campagnes. Par ce moyen ils acquièrent, avec l'habitude de marcher de bonne heure, encore cette force & cette santé robuste, dont jouissent les Morlaques, & qui les rend capables d'affronter les neiges & les froids les plus violens sans couvrir la poitrine. Les mères allaitent leurs enfans jusqu'à ce qu'une nouvelle grossesse les force de cesser & si elles ne redevenoient enceintes pendant quatre ou six ans, elles continueraient à les nourrir de leur lait. Cette coutume rend croyable ce qu'on dit de la longueur de leurs mamelles, qui leur rend possible d'allaiter les enfans derrière le dos, ou par-dessous les bras.
Ils mettent tard la culotte aux garçons, qu'on voit communément à l'âge de 14 à 15 ans courir encore couverts d'une simple chemise, qui leur va jusqu'aux genoux. Cette coutume s'observe sur-tout vers les confins de la Bosnie, à l'imitation de celle des sujets de la Porte, qui avant d'avoir la culotte ne payent point de Karaz ou de capitation. Avant cette époque on regarde les garçons comme des enfans, incapables de travailler & de gagner leur vie.
A l'occasion d'un accouchement, & principalement du premier, tous les parens & amis de la famille, envoyent des présens de choses comestibles, & avec ces présens on fait un souper appelle Bàbine. Les accouchées n'entrent dans l'église qu'après quarante jours écoulés, & après avoir été purifiées par la bénédiction du prêtre.
Les enfans des Morlaques passent leur bas âge dans les bois, à garder les troupeaux. Dans ce loisir & dans cette solitude, ils s'occupent de travaux en bois, qu'ils exécutent avec un simple couteau. On voit chez eux des tasses & des sifflets de cette matière, ornés de bas-reliefs singuliers, qui ne manquent pas de mérite, & qui prouvent la disposition de cette nation à faire des progrès dans les arts.
§. XII.
Des Alimems des MORLAQUES.
Le lait, préparé de toute manière, est la nourriture la plus commune des Morlaques. Ils l'aigrissent avec du vinaigre, & il en résulte une espèce de caillé extrêmement rafraichissant. Le petit lait, qu'ils en séparent, est leur boisson la plus agréable, qui ne déplait pas non plus à un palais étranger. Avec du fromage frais, frit dans du beurre, ils font leur meilleur plat, quand ils veulent régaler un hôte inattendu. Ils ne se servent guères de pain préparé à notre manière: mais de galettes[18], pétries de farine de millet, d'orge, de mays, de sorgo, & de froment s'ils sont en état d'en acheter; ils cuisent ces galettes journellement sur la pierre de l'âtre.
[Note 18: Ils les appellent Pogaccie, nom emprunté de l'Italien, Fogaccia, en prononçant la lettre F suivant l'usage des anciens Esclavons.]