Les choux aigres, dont ils font la plus grande provision possible, avec les racines & les herbes comestibles, qui se trouvent dans les bois & dans les champs, leur fournissent une nourriture saine & peu couteuse. Mais après les viandes rôties, pour lesquelles ils ont une véritable passion, l'ail & les échalottes sont pour eux les mets les plus délicieux. Un Morlaque s'annonce, déjà de loin, aux nez non accoutumés à cette odeur, par les exhalaisons de son aliment favori. Je me souviens d'avoir lu quelque part, que STILPON, repris pour être entré, contre la défense, dans le temple de Céres après avoir mangé de l'ail, répondit: «donnez-moi quelque chose de meilleur, & je ne mangerai plus d'ail». Les Morlaques n'accepteroient pas cette condition, qui même ne leur seroit pas peut-être avantageuse. Il est probable, que l'usage journalier de ces végétaux corrige en partie la mauvaise qualité des eaux des réservoirs fangeux & des ruisseaux marécageux, dont les habitans de plusieurs cantons de la Morlachie sont nécessités, pendant l'été, de faire leur boisson ordinaire. Ces végétaux contribuent peut-être aussi à maintenir ce peuple sain & robuste. On trouve en effet parmi eux un grand nombre de vieillards frais & vigoureux, & je serois tenté d'en faire encore un mérite à l'ail, quoiqu'en puisse dire HORACE. Il m'a paru étrange, que les Morlaques, qui font une si grande consommation d'ail, d'oignons & d'échalottes, ne plantent pas ces végétaux dans leur vastes & fertiles campagnes, & que, par cette négligence, ils se voyent obligés d'en acheter tous les ans pour plusieurs milliers de ducats des laboureurs des environs d'Ancona & de Rimini. Ce seroit une contrainte salutaire que de les forcer à de telles plantations: si je ne craignois pas m'exposer au ridicule, je proposerois un moyen de leur épargner des sommes considérables, c'est celui de les encourager à des cultures de cette espèce par des récompenses: moyen par lequel on obtient tout du laboureur.

Un des derniers gouverneurs de la Dalmatie, animé d'un zèle patriotique, introduisit dans cette province la culture du chanvre, qui cependant ne subsiste plus avec la même vigueur. Quelques Morlaques, convaincus par l'expérience des avantages de cette culture, la continuent néanmoins, & ne dépensent plus autant pour les toiles étrangeres, dont ils fabriquent chez eux une partie. Pourquoi ne pourroient-ils pas tous reprendre le désir de cultiver une plante qui est devenue pour eux un besoin de première nécessité?

La vie frugale & laborieuse des habitans de la Morlachie, jointe à la pureté de l'air qu'ils respirent, font qu'il s'y trouve, sur-tout dans les montagnes, un grand nombre de gens qui parviennent à un âge très-avancé. Comme ils ignorent cependant à l'ordinaire le tems précis de leur naissance, je ne voudrois pas chercher parmi eux un second DANDO[19]. Je crois pourtant avoir remarqué un bon vieillard qui pourrait faire pendant au célèbre PARR.

[Note 19: Alexandre Cornelius memorat Dandonem Illyricum D. annos vixisse
Plin. 7. c. 48.]

§. XIII.

Des meubles, des Cabanes; de l'habillement & des armes des MORLAQUES.

Les Morlaques aisés se servent, au lieu de matelats, de couvertures grossières, qui leur viennent de la Turquie: rarement un richard parmi eux a un lit comme les nôtres; il est peu commun même de voir un bois de lit travaillé grossièrement, dans lequel ils dorment sans draps & sans matelats, entre leurs couvertures Turques. Le lit de presque tous est la terre nue, couverte, tout au plus, d'un peu de paille, où ils étendent leur grosse couverture, dans laquelle ils s'enveloppent entièrement. En été ils aiment dormir dans une cour en plein air, & cette coutume est sans doute le moyen le plus sûr de se délivrer des insectes domestiques.

Dans leurs cabanes ils ont peu de meubles, & simples, tels comme doit les avoir un peuple de bergers & de laboureurs, qui dans ces arts même est si peu avancé. Si la maison d'un Morlaque a un galetas, & si elle est couverte d'ardoise ou de tuile, les travées servent de garderobe à la famille qui alors est censée vivre d'une manière magnifique: dans ces maisons brillantes même, les dames couchent sur le plancher. Je les ai vues quelquefois moudre jusqu'à minuit, en chantant à haute voix des chansons tout-à-fait diaboliques, dans la même chambre où je devois coucher, & au milieu de dix ou douze personnes étendues par terre, & qui, malgré cette musique dormoient d'un profond sommeil.

Dans les endroits éloignés de la mer & des villes, les maisons des Morlaques ne sont que de pauvres cabanes, couvertes de paille ou de bardeau, appelle Zimblé; couverture usitée sur-tout dans les montagnes, où l'on manque d'ardoise, & où il est à craindre que les vents, en découvrant la cabane, n'ensévelissent les habitans sous les ruines du toit. Le bétail vit dans le même bâtiment, & n'est séparé de ses maîtres que par une simple cloison de baguettes entrelacées, enduite de boue ou de bouse de vache: les murs de la cabane sont encore de la même matière, ou composés de grosses pierres posées à sec les unes sur les autres.

Au milieu de la cabane se trouve le foyer, dont la fumée sort par la porte, le seul endroit par où elle puisse s'échapper. Par cette raison ces misérables demeures sont toutes noires & vernies de suye: tout y sent la fumée, même le lait dont se nourrissent les Morlaques, & qu'ils offrent volontiers aux voyageurs. Les personnes & leurs habits contractent la même odeur empestée. Pendant la saison froide, la famille soupe autour du foyer, & chacun, s'endort au même endroit, où assis à terre il avoit mangé. Quelques cabanes sont garnies, de bancs. Au lieu d'huile, ils brûlent du beurre dans leurs lampes: le plus souvent cependant ils s'éclairent la nuit avec des copeaux de sapin, dont la fumée noircit étrangement leurs visages. Rarement un Morlaque aisé habite une maison, bâtie à la manières des Turcs, ou meublée à la nôtre: les plus riches vivent à l'ordinaire en sauvages. Malgré la pauvreté & la saleté de ces habitations, ce peuple n'y souffre aucune de ces immondices, que nous gardons quelques fois longtems dans nos chambres. Dans ces contrées, personne, ni homme ni femme, quoique malade, pourrait se résoudre à aller à ces nécessités dans sa propre cabane; on porte, dans les cas d'un tel besoin, les mourans même, en plein air. Si un étranger, par mépris ou par ignorance, s'avisoit de salir de cette manière la plus chétive habitation, il risqueroit la vie, ou au moins de recevoir solemnellement la bastonnade.