L'habillement des hommes est simple & économique. Ils se servent, comme les femmes, d'Opanké en guise de souliers: ils se chaussent d'une espèce de brodequin tricoté, nommé Navlakaza, qui au-dessus de la cheville du pied se joint à l'extrémité de la culotte, par laquelle le reste des jambes est couvert. Cette culotte, faite d'une grosse serge blanche, se lie aux hanches par un cordon de laine, qui la serre comme un sac de voyage. La chemise entre peu dans cette culotte. Sur la chemise ils portent un pourpoint, appellé Jacerma, & en hyver ils mettent encore par-dessus un manteau de gros drap rouge, qu'ils nomment Kabaniza, ou Japungia. Leur tête se couvre avec un bonnet, surmonté d'une espèce de Turban cilindrique, appellé Kalpak. Ils se rasent la tête, & ne laissent subsister qu'un petit toupet de leurs cheveux, à la mode des Polonois & des Tartares.
Ils se ceignent les reins avec une écharpe rouge, de laine ou de soye tissue à mailles. Entre cette écharpe & la culotte ils placent leurs armes, en arrière un ou deux pistolets; en avant un énorme couteau, nommé Hanzar, enfermé dans une gaine de laiton, ornée de fausses pierreries. Ce Hanzar est souvent assuré par une chaîne de laiton, qui tourne autour de l'écharpe. A la même place ils mettent un cornet, garni d'étain, dans lequel ils tiennent la graisse nécessaire pour garantir leurs armes de l'humidité, ou pour se guérir eux-mêmes, quand chemin faisant ils se meurtrissent les pieds. De l'écharpe pend aussi une bourse, destinée à contenir un briquet, & le peu d'argent qu'ils peuvent avoir. Le tabac à fumer se conserver encore dans l'écharpe, enfermé dans une vessie séche. Ils tiennent la pipe sur les épaules, laissant la tête dehors, & passant le tuyau entre la chemise & la peau nue. Quand un Morlaque sort de chez lui il porte toujours son fusil sur l'épaule.
Les chefs de la nation sont vêtus avec plus de magnificence. On peut juger du goût de leurs habits par le portrait de mon bon hôte, le Vajvode PERVAN de Courrich. (p. IV.)
§. XIV.
De la poësie, de la musique, des danses & des jeux des MORLAQUES.
Dans les assemblées champêtres, qui se tiennent à l'ordinaire dans les maisons où il y a plusieurs filles, se perpétue le souvenir des anciennes histoires de la nation. Il s'y trouve toujours un chanteur, qui accompagne sa voix d'un instrument, appellé Guzla monté d'une seule corde, composée de plusieurs crins de cheval entortillés. Cet homme se fait entendre en repetant, & souvent en raccommodant, les vieilles Pismé, ou chansons. Le chant héroïque des Morlaques est extrêmement lugubre & monotone. Ils chantent encore un peu du nez, ce qui s'accorde, il est vrai, assez bien avec le son de l'instrument dont ils jouent. Les vers des plus anciennes chansons, conservées par la tradition sont de dix syllabes & sans rime. Les poësies abondent en expressions fortes & énergiques; mais on y apperçoit à peine quelques lueurs d'une imagination vive & heureuse. Elles font cependant une impression singulière sur l'ame des auditeurs, qui peu à peu les apprennent par coeur. J'en ai vu soupirer & pleurer aux passages, qui ne m'avoient aucunement afecté. La valeur des paroles Illyriennes mieux entendue des Morlaques, produit peut-être cet effet: ou, ce qui est plus probable encore, leur esprit simple & peu cultivé, est remué par les impulsions les plus foibles. La simplicité & le désordre, qu'on trouve réunis dans les poësies des Troubadours Provençaux, forment aussi le caractère distinctif des contes poétiques des Morlaques. Il s'en trouve néanmoins dont le plan est assez régulier: mais le lecteur, ou l'auditeur, est toujours obligé de suppléer, par sa pensée, au défaut des détails, nécessaires à la précision, & sans lesquels une narration, en vers ou en prose, paroitroit monstrueuse aux nations éclairées de l'Europe.
Je ne suis pas parvenu à découvrir de ces poësies, dont l'antiquité bien constatée remonte au de-là du quatorziéme siècle. La cause de la perte des plus anciennes, est apparemment la même que celle qui fit disparoitre tant de livres Grècs & Latins, dans les tems de la barbarie réligieuse. Je soupçonne, qu'on en pourroit trouver de plus ancienne datte chez les Méredites, & chez les habitans des montagnes Clémentines, peuples séparés entiérement des autres nations, & qui menent une vie purement pastorale. Mais, qui se flattera de pénétrer impunément jusqu'à ces peuplades sauvages & intraitables? Je me sens assez de courage pour entreprendre une telle expédition; non seulement pour chercher de ces anciennes poësies, mais encore pour étudier l'histoire naturelle de ces contrées totalement inconnues, & qui renferment peut-être encore les plus précieux monumens des Grècs, & des Romains: mais trop d'obstacles s'opposent à l'ordinaire à l'accomplissement de tels desirs.
J'ai traduit plusieurs chansons héroïques des Morlaques, & j'en joindrai une, qui m'a paru bien faite & intéressante, à cette lettre. Sans prétendre la comparer aux poësies d'OSSIAN, je me flatte qu'on y trouvera au moins un autre mérite, celui de peindre la simplicité des anciens tems, & les moeurs de la nation. Le texte Illyrien mettra le lecteur en état de juger combien cette langue sonore & harmonieuse, négligée cependant par les peuples cultivés même qui la parlent, est propre à la musique & à la poësie. OVIDE, pendant qu'il vivoit parmi les Slaves de la mer noire[20], ne dédaigna pas de faire des vers dans leur idiome, & y réussit jusqu'à l'admiration, & à acquérir l'amitié de ces sauvages: quoique par un retour de l'orgueil Romain, il parut se repentir après, d'avoir profané de cette manière les muses Latines[21].
[Note 20: Les Allemands: qui comptent OVIDE parmi leurs poëtes, ne seront pas contens de le voir ici du nombre des Illyriens. Si les Getes & les Goths ont été une même nation, ils auront raison. Car la langue des Goths étoit un dialecte de la Teutonique.]
[Note 21: Ah! pudet, & Getico scripsi sermone libellum,
Structaque funt nostris barbara verba modis.
Et placui (gratare mihi), coepique poëtæ
Inter inhumanos nomen habere Geras.
OVIDE. de Ponto. IV. Ep. 13.]