La ville de Raguse a produit plusieurs poëtes élégans, & même quelques femmes distinguées par le talent de faire des vers: le plus célèbre de ces poëtes est JEAN GONDOLA. Les autres villes des côtes & des isles de la Dalmatie, n'en manquèrent pas non plus: mais le grand nombre d'Italianismes, introduit dans les dialectes de ces villes, y altère de plus en plus l'ancienne pureté de la langue. Les habiles gens dans cette langue & sur-tout le plus savant entr'eux, l'Archidiacre MATHIAS SOVICH, trouvent le dialecte des Morlaques également barbare & rempli de mots & de façons de parler étrangères[22]. Celui des Bosniens dont se servent aussi les Morlaques montagnards dans l'intérieur des terres, est à mes oreilles plus harmonieux que le dialecte Illyrien des habitans des côtes. Mais revenons à nos chansons.
[Note 22: Depuis mon retour, le savant, pieux & charitable Archidiacre SOVICH, est mort, emportant les regrets de tous les honnêtes gens de sa nation. La mémoire de cet excellent homme, digne d'un meilleur sort & d'une plus longue vie, ne doit se perdre parmi ces compatriotes s'ils chérissent leur honneur. Né à Pétersbourg au commencement de ce siècle, d'un père originaire de Cherso & attaché au service de PIERRE le Grand, il devint orphelin dans l'âge le plus tendre; mais il reçut une excellente éducation dans la maison de l'admiral Zmajevich. Après la mort de cet admiral, il fut ramené en Dalmatie par l'abbé CARAMAN qui avoit été envoyé en Russie pour y chercher les connoissances nécessaires à la correction du Bréviaire Glagolitique. A la recommandation de Mr. ZMAJEVICH, alors archévêque de Zara, le jeune SOVICH entra dans le seminaire della Propaganda, où il s'appliqua à la théologie & principalement à la lecture des manuscripts Glagolitiques. Il aida Monsieur Caraman, mort aussi depuis peu archévêque de Zara, dans la correction du Missel, & à écrire une apologie, qui ne vit pas le jour. Pour rècompense de ses services, il obtint la place d'Archidiacre d'Osero, où il vécut dans une retraite philosophique, partageant le peu qu'il possedoit avec les pauvres & avec ses amis. On l'appella plusieurs fois à Rome pour la correction du Missel: il y alla une seule fois & revint mécontent. Dans sa solitude il n'abandonnoit pas les études, comme le prouvent plusieurs manuscrits précieux de sa composition que j'ai vus entre ses mains. Parmi les productions de sa plume, doit se trouver un ouvrage fin: savoir la Grammatica Slavonica de Meletius Smotrisky, traduit en latin avec le texte à côté, purgée de superfluités, & enrichie d'observations à l'usage des jeunes Ecclésiastiques Illyriens. Cet ouvrage mérite d'autant plus de voir le jour, que la langue Esclavone, usitée dans les livres religieux, & qu'on enseigne dans les séminaires de Zara & d'Almisa, n'a aucune grammaire bien faite, & que, après la mort de Sovich, il ne se trouve plus en Dalmatie personne, qui sache profondémemnt cette langue.]
Quand un Morlaque voyage par les montagnes désertes, il chante, principalement de nuit, les hauts faits des anciens rois & barons Slaves, ou quelque aventure tragique. S'il arrive qu'un autre voyageur marche en même tems sur la cime d'une montagne voisine, ce dernier répéte le verset chanté par le premier; & cette alternative de chant continue aussi longtems que les chanteurs peuvent s'entendre. Un long hurlement, consistant dans un Oh! rendu avec des inflexions de voix rudes & grossières, précède chaque vers, dont les paroles se prononcent rapidement, & presque sans modulation qui est reservée à la dernière syllabe, & qui finit par un roulement allongé, haussé à chaque expiration.
La poësie ne s'est pas perdue entièrement chez les Morlaques, & ils ne sont pas réduits à répéter uniquement les anciennes compositions. Il y a encore beaucoup de chantres, qui après avoir chanté, en s'accompagnant de la Guzla, quelque morceau antique, finissent par des vers composés à la louange de ceux qui les employent. Plus d'un Morlaque est en état de chanter, depuis le commencement à la fin, ces propres vers impromptus, & toujours au son de la Guzla. Ils ne manquent pas d'écrire leurs poësies, quand l'occasion se présente de transmettre à la postérité quelque événement mémorable. La musette, le flageolet, & un chalumeau de plusieurs roseaux, sont encore les instrumens favoris de la nation.
Les chansons nationales, conservées par tradition, contribuent beaucoup à maintenir les anciennes coûtumes. De-là vient que leurs cérémonies, leurs jeux, & leur danses tirent leur origine des tems les plus reculés. Leurs jeux consistent presque tous dans des preuves de force ou d'adresse: comme de sauter plus haut, ou de courir plus vite, ou de jetter le plus loin une pierre qu'on peut soulever à peine. Les Morlaques dansent, au son de la voix ou de la musette, leur danse favorite appellée Kolo, ou cercle; qui change bientôt en celle qu'ils nomment Skosi-gori, ou sauts hauts. Tous les danseurs, hommes & femmes, se tenant par la main, forment un rond, & commencent par tourner lentement. A mésure que la danse s'anime, ce rond prend des figures différentes, & dégénère à la fin en sauts extravagans, exécutés par les femmes même, malgré le désordre qu'ils mettent dans leur habillement. Il est incroyable avec quelle passion les Morlaques aiment cette danse sauvages. Quoique fatigués par le chemin ou par le travail, quoique mal nourris, ils la dansent, & passent plusieurs heures, sans presque prendre de repos dans ce violent exercice.
§. XV.
De la médecine des MORLAQUES.
De ces bals s'ensuivent fréquemment des maladies inflammatoires. Dans un tel cas, comme dans d'autres, les Morlaques se guérissent eux-mêmes, & n'appellent jamais un médecin, puisque heureusement il ne s'en trouve aucun parmi eux. Une bonne quantité de Rakia, ou d'eau-de-vie, est leur première potion médicinale: si la maladie ne s'amende pas, ils infusent dans l'eau-de-vie une bonne dose de poivre, on de poudre à canon, & ils avalent la mixture. Après quoi ils se couvrent bien si c'est en hyver; ou, si c'est en été, ils s'exposent, couchés sur le dos, aux ardeurs du soleil, afin, comme ils disent, de suer le mal. Ils ont contre la fièvre tierce une cure plus systématique. Le premier & le second jour, ils prennent un gobelet de vin, dans lequel trempe une pincée de poivre: le troisième & le quatrième, ils doublent la dose. J'ai vu plus d'un Morlaque parfaitement remis par le moyen de cet étrange fébrifuge.
Ils guérissent les obstructions, en appliquant une grande pierre platte sur le ventre du malade; & les rhumatismes par de violentes frictions, qui écorchent d'un bout à l'autre le dos du patient. Contre les douleurs de rhumatismes, ils employent encore une pierre rougie au feu, & enveloppée d'un linge mouillé. Pour reprendre l'appétit, perdu à la suite d'une longue fièvre, ils boivent copieusement du vinaigre. Mais le dernier & principal remède, dont ils se servent, quand ils peuvent l'avoir, dans les cas les plus désespérés, c'est le sucre, dont ils mettent un morceau encore dans la bouche des mourans, pour qu'ils puissent passer dans l'autre vie avec moins d'amertume. Ils employent l'Ivette contre les douleurs des jointures, & appliquent fréquemment les sangsues aux membres enflés.
Dans les endroits, où se trouve une ochre rougeâtre, on a la coutume de mettre de cette terre sur les blessures & sur les contusions: comme on sait aussi en Bohème & en Misnie, où cette terre abonde. Greisel qui rapporte ce remède, a reconnu sa vertu par sa propre expérience, comme je l'ai expérimentée aussi sur moi en Dalmatie. Sans avoir étudié l'anatomie, les Morlaques savent très-bien remettre les membres disloqués & fracturés: ils saignent habilement, avec un instrument, semblable à celui avec lequel on tire du sang aux chevaux, sans jamais causer ces accidens, qui suivent si souvent l'usage de la lancette.