§. XVI.

Des funérailles des MORLAQUES.

Pendant qu'un mort reste encore dans la maison, sa famille le pleure déjà avec de véritables hurlemens, qui redoublent quand le prêtre vient le prendre. Dans ces momens de tristesse, les Morlaques parlent au cadavre, & lui donnent sérieusement des commissions pour l'autre monde. Après ces cérémonies on couvre le mort d'une toile blanche, & on le porte à l'église, où recommencent les lamentations, & où les parentes du défunt & des pleureuses louées, chantent sa vie d'un ton lugubre. Quand il est enterré, tout le cortège funèbre, avec le curé de la paroisse, retourne à la maison du défunt, où, en mêlant les prières avec la crapule, on fait un repas immodéré.

Pour marquer de l'affliction, les hommes se laissent croître la barbe pendant quelque tems: coutume qui, comme plusieurs autres de ce peuple, approche de celle des Juifs. Un bonnet bleu ou violet est encore un signe de deuil. Les femmes s'enveloppent la tête d'un mouchoir bleu ou noir, & couvrent de noir tout ce qui est rouge dans leurs habillemens.

Pendant la première année, après l'enterrement d'un parent, les femmes Morlaques vont, au moins chaque jour de fête, faire de nouvelles lamentations sur le tombeau, & y répandre des fleurs & des herbes odorantes. Si la nécessité les force quelquefois de manquer à ce devoir, elle s'excusent auprès du mort, en lui parlant comme s'il étoit vivant, & lui rendent compte des raisons qui les ont empêchées de lui faire la visite accoutumée. Elles lui demandent des nouvelles de l'autre monde, & lui adressent souvent les questions les plus singulières. Tout cela se chante d'un ton lamentable & mésuré. Les jeunes filles, qui désirent d'apprendre les belles manières de la nation, accompagnent souvent ces femmes, & chantent avec elles des duets vraiment funèbres.

Voilà les observations que j'ai faites sur les moeurs d'une nation jusqu'ici peu connue & méprisée. Je ne prétends pas que ces détails, que j'ai ramassés dans une grande étendue de pays, & dans des endroits assez éloignés l'un de l'autre, conviennent également à tous les villages de la Morlachie. Les différences cependant, qui pourraient s'y trouver, seront peu considérables.

* * * * *

ARGUMENT du poëme Illyrien suivant.

Asan, capitaine Turc, est blessé dans un combat, & sa blessure le met hors d'état de retourner dans sa maison. Sa mère & sa soeur vont le visiter dans le camp: mais sa femme, retenue par une pudeur qui nous paroîtra étrange, n'ose pas y aller aussi pour voir son mari. Asan prend cette délicatesse pour un défaut de sentiment de la part de sa femme, s'en fâche, & dans le premier mouvement de sa colère, il lui envoie une lettre de répudiation. On arrache cette tendre épouse & mère à cinq créatures touchantes, à ses enfans, dont le dernier est encore au berceau, & elle les quitte avec la douleur la plus amere. A peine revenue dans la maison de son père, les principaux seigneurs du voisinage demandent sa main. Son frère, le Begh Pintorovich, l'accorde au Cadi, ou au juge d'Imoski: malgré les prières de sa soeur désolée, qui aimoit toujours son premier époux & ses enfans avec la plus vive tendresse. Le cortège nuptial, pour aller à Imoski devoit passer devant la maison d'Asan, qui, guéri de ces blessures & revenu chez lui, se répent vivement de son divorce. Connoissant parfaitement le coeur de celle, qui avoit été son épouse, il envoie à sa rencontre deux de ses enfans, auxquels elle fait des présens, qu'elle avoit préparés pour eux. Alors Asan lui-même fait entendre sa voix en rappellant ses enfans, & en se plaignant de l'insensibilité de leur mère. Ce reproche, le départ de ses enfans, la perte d'un mari que, malgré ses manières rudes, elle aimoit autant qu'elle en étoit aimée, causent une si grande révolution dans l'ame de cette jeune épouse qu'elle tombe morte subitement, & sans proférer une parole.

XALOSTNA PJESANZA