Albert Durer le vieux a passé sa vie au milieu des plus grandes privations et des plus rudes labeurs. Pour nourrir sa femme et élever ses enfants, il n'avait pas d'autres ressources que le travail de ses mains. Aussi n'a-t-il jamais été bien riche.—Mais comme il eut le courage de supporter honorablement et chrétiennement l'adversité, il fut loué et estimé de tous ceux qui l'ont connu. Il fut un homme patient, pieux et doux; plein de bienveillance pour tout le monde et très-reconnaissant envers Dieu, malgré sa misère. Il fuyait les plaisirs, n'aimait pas la société et parlait fort peu.

Mon cher père avait grand soin de ses enfants, qu'il élevait d'une façon très-convenable, afin qu'ils fussent agréables à Dieu et aux hommes; il nous recommandait sans cesse d'honorer le souverain créateur de toutes choses et de vivre honnêtement avec notre prochain.

Il nous aimait tous, mais il avait principalement de l'affection pour moi. Voyant que j'étais studieux, il me laissa aller à l'école; quand je sus lire et écrire, il me fit rester à la maison et m'apprit l'état d'orfévre. Je travaillai bientôt très-convenablement. Cependant, mon inclination me portait vers la peinture; je m'en expliquai avec mon père, qui me reçut d'abord fort mal; il regrettait le temps que j'avais perdu à apprendre l'état d'orfévre; il céda néanmoins à mes instances, et l'année 1486, le jour de la Saint-André, il me plaça pour trois ans comme apprenti chez un grand peintre, nommé Michel Wohlgemuth[ [7].

Pendant ces trois ans, Dieu me donna un grand courage; aussi mes progrès furent rapides,—mais j'eus beaucoup à souffrir de mes condisciples, qui auraient voulu en savoir plus que moi en travaillant moins.

Quand mon apprentissage fut terminé, mon père me fit voyager; je restai absent jusqu'au jour où il lui plut de me rappeler. En 1490, après Pâques, je partis de nouveau, et je revins en 1494. Quand je fus à la maison depuis quelques jours, Hans Frey proposa à mon père de me [ XXXIV] [ XXXV] donner sa fille Agnès, avec une dot de 200 florins;—il accepta, et les noces furent faites le lundi avant la Sainte Marguerite de la même année.

Peu de temps après mon mariage, mon père tomba malade d'une dyssenterie, contre laquelle personne ne put rien.—Voyant approcher son heure dernière, il se résigna, me recommanda ma mère, et nous supplia de continuer à vivre en honnêtes gens; il reçut les saints sacrements et mourut en vrai chrétien, en 1502, la veille de la Saint-Matthieu, vers minuit, comme je l'ai déjà écrit longuement dans un autre livre. Dieu veuille avoir son âme! Je pris mon frère Hans chez moi, et nous mîmes André en pension.

Deux ans après la mort de mon père, je pris aussi ma mère avec moi, car elle n'avait plus rien. En 1513, elle tomba subitement malade.

Sa maladie dura une année entière, et elle fut mourante du premier au dernier jour, le 17 mai 1514, deux heures avant la nuit; après avoir été administrée, elle succomba.

J'ai prié Dieu de l'avoir en sa sainte garde.

En 1521, le dimanche avant la Saint-Barthélemy, dix-huitième jour du mois d'août, ma chère belle-mère se mit au lit, et le 29 septembre, à neuf heures de la nuit, elle mourut pieusement.