Personne ne vint à ma rencontre. Du perron jentrai dans lantichambre. Un vieil invalide, assis sur une table, était occupé à coudre une pièce bleue au coude dun uniforme vert. Je lui dis de mannoncer. «Entre, mon petit père, me dit linvalide, les nôtres sont à la maison.» Je pénétrai dans une chambre très propre, arrangée à la vieille mode. Dans un coin était dressée une armoire avec de la vaisselle. Contre la muraille un diplôme dofficier pendait encadré et sous verre. Autour du cadre étaient rangés des tableaux décorce[24], qui représentaient la _Prise de Kustrin _et dOtchakov, le Choix de la fiancée et l_Enterrement du chat par les souris_. Près de la fenêtre se tenait assise une vieille femme en mantelet, la tête enveloppée dun mouchoir.

Elle était occupée à dévider du fil que tenait, sur ses mains écartées, un petit vieillard borgne en habit dofficier. «Que désirez-vous, mon petit père?» me dit-elle sans interrompre son occupation. Je répondis que jétais venu pour entrer au service, et que, daprès la règle, jaccourais me présenter à monsieur le capitaine. En disant cela, je me tournai vers le petit vieillard borgne, que javais pris pour le commandant. Mais la bonne dame interrompit le discours que javais préparé à lavance.

«Ivan Kouzmitch[25] nest pas à la maison, dit-elle. Il est allé en visite chez le père Garasim. Mais cest la même chose, je suis sa femme. Veuillez nous aimer et nous avoir en grâce[26]. Assieds-toi, mon petit père.»

Elle appela une servante et lui dit de faire venir louriadnik[27]. Le petit vieillard me regardait curieusement de son oeil unique. «Oserais-je vous demander, me dit-il, dans quel régiment vous avez daigné servir?» Je satisfis sa curiosité.

«Et oserais-je vous demander, continua-t-il; pourquoi vous avez daigné passer de la garde dans notre garnison?»

Je répondis que cétait par ordre de lautorité.

«Probablement pour des actions peu séantes à un officier de la garde? reprit linfatigable questionneur.

— Veux-tu bien cesser de dire des bêtises? lui dit la femme du capitaine. Tu vois bien que ce jeune homme est fatigué de la route. Il a autre chose à faire que de te répondre. Tiens mieux tes mains. Et toi, mon petit père, continua-t-elle en se tournant vers moi, ne tafflige pas trop de ce quon tait fourré dans notre bicoque; tu nes pas le premier, tu ne seras pas le dernier. On souffre, mais on shabitue. Tenez, Chvabrine, Alexéi Ivanitch[28], il y a déjà quatre ans quon la transféré chez nous pour un meurtre. Dieu sait quel malheur lui était arrivé. Voilà quun jour il est sorti de la ville avec un lieutenant; et ils avaient pris des épées, et ils se mirent à se piquer lun lautre, et Alexéi Ivanitch a tué le lieutenant, et encore devant deux témoins. Que veux-tu! contre le malheur il ny a pas de maître.»

En ce moment entre l_ouriadnik_, jeune et beau Cosaque. «Maximitch, lui dit la femme du capitaine, donne un logement à monsieur lofficier, et propre.

— Jobéis, Vassilissa Iégorovna[29], répondit l_ouriadnik_ Ne faut-il pas mettre Sa Seigneurie chez Ivan Poléjaïeff?