— Tu radotes, Maximitch, répliqua la commandante; Poléjaïeff est déjà logé très à létroit; et puis cest mon compère; et puis il noublie pas que nous sommes ses chefs. Conduis monsieur lofficier… Comment est votre nom, mon petit père?
— Piôtr Andréitch.
— Conduis Piôtr Andréitch chez Siméon Kouzoff. Le coquin a laissé entrer son cheval dans mon potager. Est-ce que tout est en ordre, Maximitch?
— Grâce à Dieu, tout est tranquille, répondit le Cosaque; il ny a que le caporal Prokoroff qui sest battu au bain avec la femme Oustinia Pégoulina pour un seau deau chaude.
— Ivan Ignatiitch[30], dit la femme du capitaine au petit vieillard borgne, juge entre Prokoroff et Oustinia qui est fautif, et punis-les tous deux.
— Cest bon, Maximitch, va-ten avec Dieu.
— Piôtr Andréitch, Maximitch vous conduira à votre logement.»
Je pris congé; l_ouriadnik_ me conduisit à une isba qui se trouvait sur le bord escarpé de la rivière, tout au bout de la forteresse. La moitié de l_isba_ était occupée par la famille de Siméon Kouzoff, lautre me fut abandonnée. Cette moitié se composait dune chambre assez propre, coupée en deux par une cloison. Savéliitch commença à sy installer, et moi, je regardai par létroite fenêtre. Je voyais devant moi sétendre une steppe nue et triste; sur le côté sélevaient des cabanes. Quelques poules erraient dans la rue. Une vieille femme, debout sur le perron et tenant une auge à la main, appelait des cochons qui lui répondaient par un grognement amical. Et voilà dans quelle contrée jétais condamné à passer ma jeunesse!… Une tristesse amère me saisit; je quittai la fenêtre et me couchai sans souper, malgré les exhortations de Savéliitch, qui ne cessait de répéter avec angoisse: «Ô Seigneur Dieu! il ne daigne rien manger. Que dirait ma maîtresse si lenfant allait tomber malade?»
Le lendemain, à peine avais-je commencé de mhabiller, que la porte de ma chambre souvrit. Il entra un jeune officier, de petite taille, de traits peu réguliers, mais dont la figure basanée avait une vivacité remarquable.
«Pardonnez-moi, me dit-il en français, si je viens ainsi sans cérémonie faire votre connaissance. Jai appris hier votre arrivée, et le désir de voir enfin une figure humaine sest tellement emparé de moi que je nai pu y résister plus longtemps. Vous comprendrez cela quand vous aurez vécu ici quelque temps.»