«Comme vous voudrez, dit Ivan Ignatiitch, faites ce qui vous plaira; mais à quoi bon serai-je témoin de votre duel? Des gens se battent; quy a-t-il là dextraordinaire? oserais-je vous demander. Grâce à Dieu, jai approché de près les Suédois et les Turcs, et jen ai vu de toutes les couleurs.»

Je tâchai de lui expliquer le mieux quil me fut possible quel était le devoir dun second. Mais Ivan Ignatiitch était hors détat de me comprendre.

«Faites à votre guise, dit-il. Si javais à me mêler de cette affaire, ce serait pour aller annoncer à Ivan Kouzmitch, selon les règles du service, quil se trame dans la forteresse une action criminelle et contraire aux intérêts de la couronne, et faire observer au commandant combien il serait désirable quil avisât aux moyens de prendre les mesures nécessaires…»

Jeus peur, et suppliai Ivan Ignatiitch de ne rien dire au commandant. Je parvins à grandpeine à le calmer. Cependant il me donna sa parole de se taire, et je le laissai en repos.

Comme dhabitude, je passai la soirée chez le commandant. Je mefforçais de paraître calme et gai, pour néveiller aucun soupçon et éviter les questions importunes. Mais javoue que je navais pas le sang-froid dont se vantent les personnes qui se sont trouvées dans la même position. Toute cette soirée, je me sentis disposé à la tendresse, à la sensibilité. Marie Ivanovna me plaisait plus quà lordinaire. Lidée que je la voyais peut-être pour la dernière fois lui donnait à mes yeux une grâce touchante. Chvabrine entra. Je le pris a part, et linformai de mon entretien avec Ivan Ignatiitch.

«Pourquoi des seconds? me dit-il sèchement. Nous nous passerons deux.»

Nous convînmes de nous battre derrière les tas de foin, le lendemain matin, à six heures. À nous voir causer ainsi amicalement, Ivan Ignatiitch, plein de joie, manqua nous trahir.

«Il y a longtemps que vous eussiez dû faire comme cela, me dit-il dun air satisfait: mauvaise paix vaut mieux que bonne querelle.

— Quoi? quoi, Ivan Ignatiitch? dit la femme du capitaine, qui faisait une patience dans un coin; je nai pas bien entendu.»

Ivan Ignatiitch, qui, voyant sur mon visage des signes de mauvaise humeur, se rappela sa promesse, devint tout confus, et ne sut que répondre. Chvabrine le tira dembarras.