Chvabrine changea de visage.

«Cela ne se passera pas ainsi, me dit-il en me serrant la main fortement; vous me donnerez satisfaction.

— Bien, quand tu voudras!» répondis-je avec joie, car dans ce moment jétais prêt à le déchirer.

Je courus à linstant chez Ivan Ignatiitch, que je trouvai une aiguille à la main. Daprès lordre de la femme de commandant, il enfilait des champignons qui devaient sécher pour lhiver.

«Ah! Piôtr Andréitch, me dit-il en mapercevant, soyez le bienvenu. Pour quelle affaire Dieu vous a-t-il conduit ici? oserais-je vous demander.»

Je lui déclarai en peu de mots que je métais pris de querelle avec Alexéi Ivanitch, et que je le priais, lui, Ivan Ignatiitch, dêtre mon second. Ivan Ignatiitch mécouta jusquau bout avec une grande attention, en écarquillant son oeil unique.

«Vous daignez dire, me dit-il, que vous voulez tuer Alexéi Ivanitch, et que jen suis témoin? cest là ce que vous voulez dire? oserais-je vous demander.

— Précisément.

— Mais, mon Dieu! Piôtr Andréitch, quelle folie avez-vous en tête? Vous vous êtes dit des injures avec Alexéi Ivanitch; eh bien, la belle affaire! une injure ne se pend pas au cou. Il vous a dit des sottises, dites-lui des impertinences; il vous donnera une tape, rendez-lui un soufflet; lui un second, vous un troisième; et puis allez chacun de votre côté. Dans la suite, nous vous ferons faire la paix. Tandis que maintenant… Est-ce une bonne action de tuer son prochain? oserais-je vous demander. Encore si cétait vous qui dussiez le tuer! que Dieu soit avec lui, car je ne laime guère. Mais, si cest lui qui vous perfore, vous aurez fait un beau coup. Qui est-ce qui payera les pots cassés? oserais-je vous demander.»

Les raisonnements du prudent officier ne mébranlèrent pas. Je restai ferme dans ma résolution.