«Comment as-tu bien osé mimportuner de pareilles sottises? sécria-t-il en arrachant le papier des mains du secrétaire, et en le jetant au nez de Savéliitch. Sot vieillard! On vous a dépouillés, grand malheur! Mais tu dois, vieux hibou, éternellement prier Dieu pour moi et mes garçons, de ce que toi et ton maître vous ne pendez pas là-haut avec les autres rebelles… Un touloup en peau de lièvre! je te donnerai un touloup en peau de lièvre! Mais sais-tu bien que je te ferai écorcher vif pour quon fasse des touloups de ta peau.

— Comme il te plaira, répondit Savéliitch; mais je ne suis pas un homme libre, et je dois répondre du bien de mon seigneur.»

Pougatcheff était apparemment dans un accès de grandeur dâme. Il détourna la tête, et partit sans dire un mot. Chvabrine et les chefs le suivirent. Toute la troupe sortit en bon ordre de la forteresse. Le peuple lui fit cortège. Je restai seul sur la place avec Savéliitch. Mon menin tenait dans la main son mémoire, et le considérait avec un air de profond regret. En voyant ma cordiale entente avec Pougatcheff, il avait cru pouvoir en tirer parti. Mais sa sage intention ne lui réussit pas. Jallais le gronder vertement pour ce zèle déplacé, et je ne pus mempêcher de rire.

«Ris, seigneur, ris, me dit Savéliitch; mais quand il te faudra remonter ton ménage à neuf, nous verrons si tu auras envie de rire.»

Je courus à la maison du pope pour y voir Marie Ivanovna. La femme du pope vint à ma rencontre pour mapprendre une douloureuse nouvelle. Pendant la nuit, la fièvre chaude sétait déclarée chez la pauvre fille. Elle avait le délire. Akoulina Pamphilovna mintroduisit dans sa chambre. Japprochai doucement du lit. Je fus frappé de leffrayant changement de son visage. La malade ne me reconnut point. Immobile devant elle, je fus longtemps sans entendre le père Garasim et sa bonne femme, qui, selon toute apparence, sefforçaient de me consoler. De lugubres idées magitaient. La position dune triste orpheline, laissée seule et sans défense au pouvoir des scélérats, meffrayait autant que me désolait ma propre impuissance; mais Chvabrine, Chvabrine surtout mépouvantait. Resté chef, investi des pouvoirs de lusurpateur, dans la forteresse où se trouvait la malheureuse fille objet de sa haine, il était capable de tous les excès. Que devais-je faire? comment la secourir, comment la délivrer? Un seul moyen restait et je lembrassai. Cétait de partir en toute hâte pour Orenbourg, afin de presser la délivrance de Bélogorsk, et dy coopérer, si cétait possible. Je pris congé du pope et dAkoulina Pamphilovna, en leur recommandant avec les plus chaudes instances celle que je considérais déjà comme ma femme. Je saisis la main de la pauvre jeune fille, et la couvris de baisers et de larmes.

«Adieu, me dit la femme du pope en me reconduisant, adieu, Piôtr
Andréitch; peut-être nous reverrons-nous dans un temps meilleur.
Ne nous oubliez pas et écrivez-nous souvent. Vous excepté, la
pauvre Marie Ivanovna na plus ni soutien ni consolateur.»

Sorti sur la place, je marrêtai un instant devant le gibet, que je saluai respectueusement, et je pris la route dOrenbourg, en compagnie de Savéliitch, qui ne mabandonnait pas.

Jallais ainsi, plongé dans mes réflexions, lorsque jentendis tout dun coup derrière moi un galop de chevaux. Je tournai la tête et vis un Cosaque qui accourait de la forteresse, tenant en main un cheval de Bachkir, et me faisant de loin des signes pour que je lattendisse. Je marrêtai, et reconnus bientôt notre ouriadnik. Après nous avoir rejoints au galop, il descendit de son cheval, et me remettant la bride de lautre: «Votre Seigneurie, me dit-il, notre père vous fait don dun cheval et dune pelisse de son épaule.»

À la selle était attaché un simple touloup de peau de mouton.

«Et de plus, ajouta-t-il en hésitant, il vous donne un demi- rouble… Mais je lai perdu en route; excusez généreusement.»