En ce moment, la porte souvrit, et Marie Ivanovna parut, avec un sourire sur son pâle visage. Elle avait quitté son vêtement de paysanne, et venait habillée comme de coutume, avec simplicité et bienséance.
Je saisis sa main, et ne pus pendant longtemps prononcer une seule parole. Nous gardions tous deux le silence par plénitude de coeur. Nos hôtes sentirent que nous avions autre chose à faire quà causer avec eux; ils nous quittèrent. Nous restâmes seuls. Marie me raconta tout ce qui lui était arrivé depuis la prise de la forteresse, me dépeignit toute lhorreur de sa situation, tous les tourments que lui avait fait souffrir linfâme Chvabrine. Nous rappelâmes notre heureux passé, en versant tous deux des larmes. Enfin je ne pouvais lui communiquer mes projets. Il lui était impossible de demeurer dans une forteresse soumise à Pougatcheff et commandée par Chvabrine. Je ne pouvais pas non plus penser à me réfugier avec elle dans Orenbourg, qui souffrait en ce moment toutes les calamités dun siège. Marie navait plus un seul parent dans le monde, je lui proposai donc de se rendre à la maison de campagne de mes parents. Elle fut toute surprise dune telle proposition. La mauvaise disposition quavait montrée mon père à son égard lui faisait peur. Je la tranquillisai. Je savais que mon père tiendrait à devoir et à honneur de recevoir chez lui la fille dun vétéran mort pour sa patrie.
«Chère Marie, lui dis-je enfin, je te regarde comme ma femme. Ces événements étranges nous ont réunis irrévocablement. Rien au monde ne saurait plus nous séparer.»
Marie Ivanovna mécoutait dans un silence digne, sans feinte timidité, sans minauderies déplacées. Elle sentait, aussi bien que moi, que sa destinée était irrévocablement liée à la mienne; mais elle répéta quelle ne serait ma femme que de laveu de mes parents. Je ne trouvai rien à répliquer. Mon projet devint notre commune résolution.
Une heure après, l_ouriadnik_ mapporta mon sauf-conduit avec le griffonnage qui servait de signature à Pougatcheff, et mannonça que le tsar mattendait chez lui. Je le trouvai prêt à se mettre en route. Comment exprimer ce que je ressentais en présence de cet homme, terrible et cruel pour tous excepté pour moi seul? Et pourquoi ne pas dire lentière vérité? Je sentais en ce moment une forte sympathie mentraîner vers lui. Je désirais vivement larracher à la horde de bandits dont il était le chef et sauver sa tête avant quil fût trop tard. La présence de Chvabrine et la foule qui sempressait autour de nous mempêchèrent de lui exprimer tous les sentiments dont mon coeur était plein.
Nous nous séparâmes en amis. Pougatcheff aperçut dans la foule Akoulina Pamphilovna, et la menaça amicalement du doigt en clignant de loeil dune manière significative. Puis il sassit dans sa kibitka, en donnant lordre de retourner à Berd, et lorsque les chevaux prirent leur élan, il se pencha hors de la voiture et me cria: «Adieu, Votre Seigneurie; peut-être que nous nous reverrons encore.»
En effet, nous nous sommes revus une autre fois; mais dans quelles circonstances!
Pougatcheff partit. Je regardai longtemps la steppe sur laquelle glissait rapidement sa kibitka. La foule se dissipa, Chvabrine disparut. Je regagnai la maison du pope, où tout se préparait pour notre départ. Notre petit bagage avait été mis dans le vieil équipage du commandant. En un instant les chevaux furent attelés. Marie alla dire un dernier adieu au tombeau de ses parents, enterrés derrière léglise. Je voulais ly conduire; mais elle me pria de la laisser aller seule, et revint bientôt après en versant des larmes silencieuses. Le père Garasim et sa femme sortirent sur le perron pour nous reconduire. Nous nous rangeâmes à trois dans lintérieur de la kibitka, Marie, Palachka et moi, et Savéliitch se jucha de nouveau sur le devant.
«Adieu, Marie Ivanovna, notre chère colombe; adieu, Piôtr Andréitch, notre beau faucon, nous disait la bonne femme du pope; bon voyage, et que Dieu vous comble tous de bonheur!»
Nous partîmes. Derrière la fenêtre du commandant, japerçus Chvabrine qui se tenait debout, et dont la figure respirait une sombre haine. Je ne voulus pas triompher lâchement dun ennemi humilié, et détournai les yeux.