«Allons, dit Zourine, mon devoir est dexécuter lordre. Probablement que le bruit de tes voyages faits dans lintimité de Pougatcheff est parvenu jusquà lautorité. Jespère bien que laffaire naura pas de mauvaises suites, et que tu te justifieras devant la commission. Ne te laisse point abattre et pars à linstant.»
Ma conscience était tranquille; mais lidée que notre réunion était reculée pour quelques mois encore me serrait le coeur. Après avoir reçu les adieux affectueux de Zourine, je montai dans ma téléga[64], deux hussards sassirent à mes côtés, le sabre nu, et nous prîmes la route de Khasan.
CHAPITRE XIV LE JUGEMENT
Je ne doutais pas que la cause de mon arrestation ne fut mon éloignement sans permission dOrenbourg. Je pouvais donc aisément me disculper, car, non seulement on ne nous avait pas défendu de faire des sorties contre lennemi, mais on nous y encourageait. Cependant mes relations amicales avec Pougatcheff semblaient être prouvées par une foule de témoins et devaient paraître au moins suspectes. Pendant tout le trajet je pensais aux interrogatoires que jallais subir et arrangeais mentalement mes réponses. Je me décidai à déclarer devant les juges la vérité toute pure et tout entière, bien convaincu que cétait à la fois le moyen le plus simple et le plus sûr de me justifier.
Jarrivai à Khasan, malheureuse ville que je trouvai dévastée et presque réduite en cendres. Le long des rues, à la place des maisons, se voyaient des amas de matières calcinées et des murailles sans fenêtres ni toitures. Voilà la trace que Pougatcheff y avait laissée. On mamena à la forteresse, qui était restée, intacte, et les hussards mes gardiens me remirent entre les mains de lofficier de garde. Celui-ci fit appeler un maréchal ferrant qui me mit les fers aux pieds en les rivant à froid. De là, on me conduisit dans le bâtiment de la prison, où je restai seul dans un étroit et sombre cachot qui navait que les quatre murs et une petite lucarne garnie de barres de fer.
Un pareil début ne présageait rien de bon. Cependant je ne perdis ni mon courage ni lespérance. Jeus recours à la consolation de tous ceux qui souffrent, et, après avoir goûté pour la première fois la douceur dune prière élancée dun coeur innocent et plein dangoisses, je mendormis paisiblement, sans penser à ce qui adviendrait de moi.
Le lendemain, le geôlier vint méveiller en mannonçant que la commission me mandait devant elle. Deux soldats me conduisirent, à travers une cour, à la demeure du commandant, sarrêtèrent dans lantichambre et me laissèrent gagner seul les appartements intérieurs.
Jentrai dans un salon assez vaste. Derrière la table, couverte de papiers, se tenaient deux personnages, un général avancé en âge, dun aspect froid et sévère, et un jeune officier aux gardes, ayant au plus une trentaine dannées, dun extérieur agréable et dégagé; près de la fenêtre, devant une autre table, était assis un secrétaire, la plume sur loreille et courbé sur le papier, prêt à inscrire mes dépositions.
Linterrogatoire commença. On me demanda mon nom et mon état. Le général sinforma si je nétais pas le fils dAndré Pétrovitch Grineff, et, sur ma réponse affirmative, il sécria sévèrement: «Cest bien dommage quun homme si honorable ait un fils tellement indigne de lui!»
Je répondis avec calme que, quelles que fussent les inculpations qui pesaient sur moi, jespérais les dissiper sans peine par un aveu sincère de la vérité. Mon assurance lui déplut.