«Tu es un hardi compère, me dit-il en fronçant le sourcil; mais nous en avons vu bien dautres.»
Alors le jeune officier me demanda par quel hasard et à quelle époque jétais entre au service de Pougatcheff, et à quelles sortes daffaires il mavait employé.
Je répondis avec, indignation quétant officier et gentilhomme, je navais pu me mettre au service de Pougatcheff, et quil ne mavait chargé daucune sorte daffaires.
«Comment donc sest-il fait, reprit mon juge, que lofficier et le gentilhomme ait été seul gracié par lusurpateur, pendant que tous ses camarades étaient lâchement assassinés? Comment, sest-il fait que le même officier et gentilhomme ait pu vivre en fête et amicalement avec les rebelles, et recevoir du scélérat en chef des cadeaux consistant en une pelisse, un cheval et un demi-rouble? Doù provient une si étrange intimité? et sur quoi peut-elle être fondée, si ce nest sur la trahison, ou tout au moins sur une lâcheté criminelle et impardonnable?»
Les paroles de lofficier aux gardes me blessèrent profondément, et je commençai avec chaleur ma justification. Je racontai comment sétait faite ma connaissance avec Pougatcheff, dans la steppe, au milieu dun ouragan; comment il mavait reconnu et fait grâce à la prise de la forteresse de Bélogorsk. Je convins quen effet javais accepté de lusurpateur un touloup et un cheval; mais javais défendu la forteresse de Bélogorsk contre le scélérat jusquà la dernière extrémité. Enfin, jinvoquai le nom de mon général, qui pouvait témoigner de mon zèle pendant le siège désastreux dOrenbourg.
Le sévère vieillard prit sur la table une lettre ouverte quil se mit à lire à haute voix:
«En réponse à la question de Votre Excellence, sur le compte de lenseigne Grineff, qui se serait mêlé aux troubles et serait entré en relations avec le brigand, relations réprouvées par la loi du service et contraires à tous les devoirs du serment, jai lhonneur, de déclarer que ledit enseigne Grineff sest trouvé au service à Orenbourg, depuis le mois doctobre 1773 jusquau 24 février de la présente année, jour auquel il sabsenta de la ville, et depuis lequel il ne sest plus représenté. Cependant, on a ouï dire aux déserteurs ennemis quil sétait rendu au camp de Pougatcheff, et quil lavait accompagné à la forteresse de Bélogorsk, où il avait été précédemment en garnison. Dun autre coté, par rapport à sa conduite, je puis…»
Ici le général interrompit sa lecture, et me dit avec dureté:
«Eh bien, que diras-tu maintenant pour ta justification?»
Jallais continuer comme javais commencé et révéler ma liaison avec Marie aussi franchement que tout le reste. Mais je ressentis soudain un dégoût invincible à faire une telle déclaration. Il me vint à lesprit que, si je la nommais, la commission la ferait comparaître; et lidée dexposer son nom à tous les propos scandaleux des scélérats interrogés, et de la mettre elle-même en leur présence, cette horrible idée me frappa tellement que je me troublai, balbutiai et finis par me taire.