Dans ce lieu, la Déesse triste, pâle & reveuse, est couchée dans un lit fait exprès pour entretenir ses noirs soucis: on voit la Bisarrerie à ses côtez & la Migraine à sa tête.
Deux choeurs de filles égales en dignité, mais differentes par leurs figures, environnent son thrône; la Méchanceté y paroît sous la forme d'une Vierge antique; elle a la peau rude, noire & ridée, les mains pleines de prieres, & le sein rempli de satyres.
Là se voit aussi l'Affectation, qui malgré son air infirme, porte des roses nouvelles sur ses jouës: soit ostentation ou maladie, elle s'enveloppe dans ses habits; elle s'évanoüit avec grace, elle est fiere dans sa langueur; & pour des maux qu'elle attend, elle s'enfonce nonchalamment dans le duvet d'un lit magnifique; c'est ainsi que nos belles ont l'art de feindre, & de se parer avec art d'une negligence qui releve leurs agrémens.
Une éternelle vapeur environne ce Palais, & au milieu de ces broüillards épais voltigent mille fantômes. Là paroissent des Furies armées de serpens entortillez, des spectres, des tombeaux ouverts, des feux bleüatres, des lacs d'or, des dômes de cristal, & mille autres objets phantastiques.
Une foule innombrable de corps transformez par la Déesse s'offre aux regards; des vases de differente espece sont animez, & marchent[5] comme les trépieds d'Homere. Ici l'or pleure, l'airain gémit, l'argille se plaint, & le cristal soupire.
[Note 5: Hom. Iliad. 18.]
Le Gnome arrive en sureté, portant dans sa main le rameau salutaire. Il s'adresse à la Déesse, la salue & lui dit: Lunatique Reine, vous qui gouvernez le beau sexe, depuis le troisiéme jusqu'au neuviéme lustre, & même par de-là; je vous salue, mere des esprits bisarres, source feconde des vapeurs & des pensées des femmes, vous qui gouvernez leurs têtes, qui dirigez leurs cerveaux, qui rendez celle-là Medecin, celle-ci Auteur: c'est par vous qu'elles deviennent capables d'inventer des sistêmes, & de faire des vers: c'est vous qui enseignez à la prude à faire des visites ennuyeuses.
Il est une Nymphe sur la Terre qui méprise votre pouvoir, & qui d'un mot & d'un regard peut donner à mille coeurs de l'amour & du plaisir. Mais si votre Gnome malfaisant, votre fidele Ministre, a quelquefois dérobé un agrément, ou placé un bouton sur un beau visage; si je peignis souvent les jouës livides des vieilles coquettes d'un vermillon jaune; si je plaçai des cornes aëriennes sur des têtes follement jalouses; si je chiffonnai des juppes & mis des lits en desordre, pour faire naître des soupçons injustes où regnoit la fidelité; si par malice j'ai dérangé une coeffure, rendu malade un petit chien, & tiré pour lui des larmes des plus beaux yeux; écoutez moi, Déesse, rendez en ma faveur Belinde hypocondriaque, & tout l'univers aussi-tôt deviendra comme elle.
Il dit, & la Déesse avec un front dédaigneux paroît lui refuser la grace, & cependant la lui accorde. Aussi-tôt elle prend un Outre, semblable à celui qu'Ulisse remplît de vent; elle y renferme tout ce que la nature a donné de force aux femmes pour pleurer, quereller, soupirer, & crier; elle met au fond d'une bouteille enfumée les horreurs de la crainte, avec lesquelles elle mêle la tristesse, & les envies delayées ensemble.
Le Gnome rejoui de ce present funeste, part & retourne sur la Terre. Il trouve Belinde dans les bras de Talestris son amie, les yeux baissez & les cheveux épars; aussi-tôt il déchire l'outre sur leur tête: les passions, les fureurs sortent à l'instant; Belinde s'enflâme d'une colere plus qu'humaine, & Talestris l'excite & l'embrase. Elevant la voix & les mains vers le Ciel, elle s'écrie: