Belinde fronça le sourcil, & Talestris regardant la harangueuse d'un air malin, l'appella fausse prude. Ce fut le premier signal du combat; un bruit terrible d'évantails & de panniers se fait entendre; les Heros & les Heroïnes se mêlent: les cris & les battemens de mains retentissent jusqu'aux Cieux. Comme les combattans ne se servent pas d'armes vulgaires, les blessures mortelles qu'ils y reçoivent, ne leur donnent pas la mort: c'est ainsi que le divin Homere, dans ses batailles, nous fait voir les coeurs célestes enflammez d'une colere humaine.[7] Tout l'Olimpe est en feu; Pallas combat contre Mars, Apollon contre Mercure; Jupiter éclate dans les airs, & fait trembler les Spheres; Neptune forme des tempêtes, fait mugir les abîmes, & par les coups redoublez de son redoutable trident, entr'ouvrant la terre, frappe d'un rayon de lumiere les yeux des Ombres épouvantées.

[Note 7: Hom. Iliad. 20]

Le triomphant Ombriel agitant ses aîles joyeuses, voit le combat & s'en applaudit; les autres Gnomes appuyez sur les épingles des femmes, comme des Soldats sur leurs lances, animent les combattans & rendent le combat encore plus terrible.

Cependant Talestris en furie renverse les escadrons ennemis, & ses beaux yeux portent par tout la mort; elle terrasse d'un seul coup (exploit illustre!) le plus bel esprit des petits Maîtres, & un autre encore des plus galans, le premier meurt, en proférant une Métaphore; O cruelle Nymphe, dit-il, je meurs d'une mort qui me ressuscite; il tombe sur un siége en prononçant ces mots. Le second avec des yeux à demi fermez, & pleins d'une douce langueur, chante ces paroles…..[8] Ah tes beaux yeux sont faits pour donner la mort, ils sont faits…… il finit sans achever; c'est ainsi que le Cigne mélodieux expire, en chantant sur le rivage fleuri du Meandre.

[Note 8: Air de l'Opera de Camille, en Anglois.]

Le Chevalier de Plume, Cavalier intrepide, dont la réputation vole jusqu'aux extrêmitez de l'univers, marche à Clarice pour la mettre hors de combat. Cloé qui l'en empêche, le blesse d'un de ses regards, elle en pousse au Ciel un cri de triomphe & de joye; mais contente d'avoir blessé un Chevalier si redoutable, elle le ressuscite après, par un sourire.

Cependant le pere des Dieux & des Hommes éleve dans l'air sa balance dorée; il pese avec attention les cheveux de la belle & l'esprit de nos petits Maîtres: la balance incertaine vacille quelques moments; mais enfin l'esprit monte en haut, & les cheveux tombent en bas.

La fiere Belinde s'élance sur le Baron, avec des regards foudroyans qu'il n'avoit jamais éprouvez, lui qui ne cherchoit qu'à mourir des coups de son ennemie. Elle vole au combat, quoiqu'il soit inégal; la belle aussi-tôt le renverse du bout du doigt, & lui jette abondamment du tabac dans le visage; le Gnome en dirige tous les atomes; le Baron pleure, éternue & fait retentir la salle: Cede à ton destin, s'écrie Belinde, en tirant de son côté une grande éguille de tête.

Cette éguille d'or fut autrefois un Medaillon que son Bisayeul avoit coutume de porter à son cou: sa Bisayeule l'ayant fait fondre en avoit composé une boucle, qui servit à sa ceinture de veuve. Elle en fit ensuite des grelots pour le hochet de la grand-mere de Belinde, & ce grelot fut encore changé par sa fille en une longue éguille, qu'elle porta long-tems à la tête, & dont Belinde hérita.

Ne te glorifie point de ma chute, ennemie trop insultante, s'écrie le Baron: tu seras renversée à ton tour par un autre. Ne crois pas que la mort m'épouvante: tout ce que je crains, est de te perdre; mais laisse moi vivre, pour mourir & ressusciter sans cesse. Rend la Boucle, s'écrie la fiere Belinde: les voutes du Palais retentissent de ces mots imperieux mille fois repetez.