Il dit; & alors Mirine qui ne pouvoit plus supporter le long sommeil de sa Maîtresse, sauta sur le lit, aboïa, & vint à bout de la reveiller. Si la renommée ne nous a pas trompez, tes premiers regards, O Belinde, tomberent sur un billet doux.

A peine commençoit-elle de lire, & d'y voir des plaïes, des peines, des martyres, des ardeurs, qu'elle oublia son songe. Elle sort du lit à demie nuë, & s'approche d'une table où mille vases d'argent étoient placez, & disposez dans un ordre misterieux. Alors vêtue de blanc & la tête nuë, elle adore attentivement les puissances du monde; une céleste image paroît dans un miroir, elle fixe ses yeux sur elle; c'est l'unique objet de ses pieux regards. Une Prêtresse inférieure, dans une humble attitude, est à côté de l'autel où la vanité préside.

Celle-ci commence les sacrez rites: alors se découvrent de précieux trésors, sources d'ornemens & de beautez pour la Déesse. On voit briller dans de petits coffres les perles & les pierres les plus précieuses des Indes; les parfums de l'Arabie sortent des flacons d'or, qui les renferment; la tortue & l'éléphant unis se transforment en peignes; les épingles & les éguilles sont rangées en escadrons; ici l'on voit confondus, la poudre, la pâte, la Bible, & les billets doux.

Déja l'imperieuse beauté prend ses armes, & à chaque instant son visage acquiert de nouveaux agrémens; les graces se reveillent, le sourire en est plus doux, l'éclat du teint naît insensiblement, les yeux brillent d'une lumiere plus vive. Les Silphes s'empressent autour d'elle, ils ornent sa tête, arrangent ses cheveux, donnent un bon air à sa manche, étalent sa juppe. Sylvie s'applaudit d'une adresse, qui n'est pas la sienne.

CHANT II.

Le soleil sortant de l'onde n'eut jamais tant d'éclat que Belinde, lorsqu'elle sortit de son Palais, pour se rendre sur la Tamise. Elle étoit accompagnée des femmes les plus belles & des jeunes hommes les mieux faits, tous superbement parez.

Belinde seule attire les regards & les coeurs; on voit sur la gorge d'albatre une croix étincelante, qu'un Juif auroit baisée, & qu'un Infidele auroit adorée; la vivacité de son esprit paroît dans ses yeux, qui s'arrêtent aussi peu que ses pensées; elle distribuë également les charmes de son sourire; mais elle n'accorde de grace à aucun; elle reprime les désirs sans offenser les amans; éblouissante, comme l'astre du jour, elle répand, comme lui, de tous côtez une lumiere égale; elle plaît sans songer à plaire; son air est noble sans orgueil: sans hauteur elle imprime le respect; elle sçait cacher habilement ses petits défauts, si on peut dire que les belles ayent quelque chose à cacher. Ces petits défauts même sont sur le compte de son sexe. Mais on la voit & on les oublie.

Elle portoit d'ordinaire, pour le supplice des coeurs, deux Boucles de cheveux, quelle noüoit galamment, & qui retombant en ondes égales sur le plus beau cou du monde, en relevoient la blancheur.

Ces Boucles charmantes étoient une chaine précieuse, dont l'Amour se servoit pour attacher ses captifs. Les oiseaux & les poissons se prennent aux filets: les beaux cheveux prennent les coeurs.

Un Baron audacieux, frappé de l'éclat de ceux de Belinde, les désire & forme le projet d'en faire la conquête. Uniquement attentif au succès, il veut employer pour y parvenir & la force & la ruse. Le choix de l'une ou de l'autre importe peu aux amans, pourvû qu'ils obtiennent ce qu'ils désirent.