Dans ce dessein il invoque le Ciel avant que le jour paroisse: il adore les puissances célestes, & s'adressant surtout à l'Amour, il lui érige un autel composé de douze gros volumes de Romans François: il déploye trois jarretieres, un gand, avec autres pareils trophées de ses premieres amourettes. Ses lettres, ses billets doux, allument le feu; trois soupirs qu'il pousse, excitent la flamme; il se prosterne, il prie avec des yeux ardens, que ce trésor puisse être bien-tôt & toujours en sa puissance. L'Amour l'entend; mais il n'exauce que la moitié de ses voeux; les vents dissipent le reste dans les airs.
Cependant le vaisseau galamment équipé, où Belinde étoit entrée, s'avance sur la Tamise. Une délicieuse harmonie de voix & d'instrumens se perd dans les airs & glisse sur les eaux; les Zephirs badinent sur l'onde calme; Belinde rit, & la joïe regne autour d'elle.
Les sentimens d'Ariel étoient bien differens: le malheur dont elle est menacée par les astres le rend triste & reveur. Il convoque les habitans de l'air, & à ses ordres le leger escadron accourt: ils se placent à l'instant sur les cordages du Vaisseau, & agitent l'air par ce mouvement subit & rapide: on croit entendre le soufle aimable des Zephirs; les uns déployent au soleil leurs aîles brillantes, les autres se plongent dans un nuage d'or; d'autres planent dans les airs. Leur forme transparente & leurs corps fluides, dissous par la lumiere, ne peuvent être vus par des yeux mortels; les Zephirs se joüent dans leurs habits, tissus d'une rosée filée & teinte dans le Ciel, sur lesquels la lumiere produit mille couleurs, selon le mouvement de leurs aîles.
Ariel assis sur le grand mât doré, environné des autres Silphes, qu'il surpasse de la tête, étend ses plumes de pourpre, éleve son sceptre d'azur, & leur parle ainsi:
O vous Silphes, & Silphides, prêtez l'oreille à votre chef, & vous, Genies, Fées & Lutins, écoutez attentivement. Vous sçavez quels sont les differens emplois que le Ciel a destinez au Peuple aërien; que les uns badinent dans l'air le plus pur, que d'autres s'embellissent aux rayons du soleil; que ceux-ci conduisent dans le Ciel les Planetes bienfaisantes, que ceux-là dans les espaces immenses prennent soin des Cometes redoutables; que dans la lune il y a des Silphes chargez du soin de recueillir & de ratacher au Firmament les étoiles tombantes, & de former les broüillards de l'air le plus grossier; que d'autres peignent l'Iris, déchaînent les vents, pétrissent les tempêtes, ou répandent sur les sillons les pluïes favorables; que d'autres président sur la nature humaine, épient la conduite des hommes, pendant que les chefs ausquels ils sont soumis, avec des Armées puissantes gouvernent les Nations, soutiennent les Monarchies, & fondent les Empires.
Pour nous, nous présidons sur les belles: doux soin, emploi galant, quoiqu'en apparence peu glorieux: Toute notre étude, vous le sçavez O Silphes, est de garantir du vent du Nord la poudre de leurs cheveux, d'empêcher que le parfum des essences ne s'évapore, d'emprunter des fleurs nouvelles les couleurs les plus vives, de dérober quelques goûtes de l'arc-en-ciel, pour en faire de l'eau qui conserve la fraicheur de leur teint, d'étendre délicatement un rouge trompeur sur leurs jouës pâles, de friser leurs cheveux, de placer leurs mouches, de donner enfin de la grace à leurs moindres actions, & de les rendre aimables de toute maniere: de faire même que dans leurs songes elles portent si loin l'idée des modes, qu'à leur réveil elles puissent les perfectionner, ou en inventer de nouvelles.
Mais, helas! ajouta-t-il, un augure funeste menace en ce jour la plus belle des femmes, dont jamais les Silphes prirent soin. Quel sera ce desastre, quel en sera l'auteur? C'est ce que les Destinées tiennent encore enseveli dans une profonde nuit.
Non, je ne sçai, continua-t-il, si la Nymphe doit enfraindre les Loix de Diane, ou si elle doit seulement casser une porcelaine, si son honneur ou son habit recevra quelque tache, si elle perdra son coeur ou son évantail au bal, ou si enfin la destinée a déterminé qu'il arrive un malheur à son petit chien.
Vous donc, Esprits, soyez attentifs à vous acquitter de l'emploi dont je vous honore: Zephirette prendra soin de son évantail: A toi, Brillant, je confie ses pendans d'oreilles; Momentille gardera sa montre; Crispine veillera sur ses belles boucles de cheveux; & moi, Ariel, je serai attentif à Mirinne sa chienne. Mais cinquante Silphes choisis seront commis à la défense de son juppon: les juppons cedent souvent aux assauts, quoiqu'ils soient défendus par des juppes respectables, par des plis sept fois redoublez, par des pallissades de franges, & par un vaste rempart de baleine.
Celui, ajouta-t-il, qui ne remplira pas l'office que mes soins prévoyans lui confient, payera cher sa faute; il servira de bouchon à quelque flacon de cristal, il sera cloué avec des épingles, il sera jetté dans une eau immonde, il demeurera plusieurs années en sentinelle au trou d'une éguille; de la gomme & de la pommade lui colleront les aîles. Envain il se fatiguera pour essaïer de voler; des vapeurs constipantes dessecheront son corps leger; il deviendra comme une fleur fletrie; attaché à une roüe, il sera comme un autre Ixion, exposé à la fumée d'un chocolat ardent; il brulera, épouvanté de cette vaste mer qu'il verra toujours écumante à ses pieds.