—Non, je dois rester ici pour détourner les soupçons; les gens de la maison eux-mêmes ignoreront où tu vas.

—Mais qui me conduira donc?

—Deux hommes dont je suis sûr.

—O mon Dieu! mon père!

Le baron m'embrassa.

—Mon enfant, dit-il, il le faut.

Je connaissais tellement l'amour de mon père pour moi, que je n'insistai pas davantage, et ne lui demandai point d'autre explication. Il fut convenu seulement que Gertrude, la fille de ma nourrice, m'accompagnerait.

Mon père me quitta en me disant de me tenir prête.

Le soir, à huit heures, il faisait très-sombre et très-froid, car on était dans les plus longs jours de l'hiver; le soir, à huit heures, mon père me vint chercher. J'étais prête comme il me l'avait recommandé; nous descendîmes sans bruit, nous traversâmes le jardin; il ouvrit lui-même une petite porte qui donnait sur la forêt, et là nous trouvâmes une litière tout attelée et deux hommes: mon père leur parla longtemps, me recommandant à eux, à ce qu'il me parut; puis je pris ma place dans la litière; Gertrude s'assit près de moi. Le baron m'embrassa une dernière fois, et nous nous mîmes en marche.

J'ignorais quelle sorte de danger me menaçait et me forçait de quitter le château de Méridor. J'interrogeai Gertrude, mais elle était aussi ignorante que moi. Je n'osais adresser la parole à nos conducteurs, que je ne connaissais pas. Nous marchions donc silencieusement et par des chemins détournés, lorsque après deux heures de marche environ, au moment où, malgré mes inquiétudes, le mouvement égal et monotone de la litière commençait à m'endormir, je me sentis réveillée par Gertrude, qui me saisissait le bras, et plus encore par le mouvement de la litière qui s'arrêtait.