Ces dispositions furent à peines faites, que nous nous éloignâmes au galop.
J'avais remarqué que le comte avait pris ma haquenée par la bride, et je lui avais fait observer que je montais assez bien à cheval pour qu'il se dispensât de cette précaution; mais il me répondit que ma monture était ombrageuse et pourrait faire quelque écart qui me séparerait de lui.
Nous courions depuis dix minutes, quand j'entendis la voix de Gertrude qui m'appelait. Je me retournai, et je m'aperçus que notre troupe s'était dédoublée; quatre hommes avaient pris un sentier latéral et l'entraînaient dans la forêt, tandis que le comte de Monsoreau et les quatre autres suivaient avec moi le même chemin.
—Gertrude! m'écriai-je. Monsieur, pourquoi Gertrude ne vient-elle pas avec nous?
C'est une précaution indispensable, me dit le comte; si nous sommes poursuivis, il faut que nous laissions deux traces; il faut que de deux côtés on puisse dire qu'on a vu une femme enlevée par des hommes. Nous aurons alors la chance que M. le duc d'Anjou fasse fausse route, et coure après votre suivante au lieu de courir après vous.
Quoique spécieuse, la réponse ne me satisfit point; mais que dire, mais que faire? je soupirai et j'attendis.
D'ailleurs, le chemin que suivait le comte était bien celui qui me ramenait au château de Méridor. Dans un quart d'heure, au train dont nous marchions, nous devions être arrivés au château; quand tout à coup, parvenu à un carrefour de la forêt qui m était bien connu, le comte, au lieu de continuer à suivre le chemin qui me ramenait chez mon père, se jeta à gauche et suivit une route qui s'en écartait visiblement. Je m'écriai aussitôt, et, malgré la marche rapide de ma haquenée, j'appuyais déjà la main sur le pommeau de la selle pour sauter à terre, quand le comte, qui sans doute épiait tous mes mouvements, se pencha de mon côté, m'enlaça de son bras, et, m'enlevant de ma monture, me plaça sur l'arçon de son cheval. La haquenée, se sentant libre, s'enfuit en hennissant à travers la forêt.
Cette action s'était exécutée si rapidement de la part du comte, que je n'avais eu que le temps de pousser un cri.
M. de Monsoreau me mit rapidement la main sur la bouche.
—Mademoiselle, me dit-il, je vous jure, sur mon honneur, que je ne fais rien que par ordre de votre père, comme je vous en donnerai la preuve à la première halte que nous ferons; si cette preuve ne vous suffit point ou vous paraît douteuse, sur mon honneur encore, mademoiselle, vous serez libre.