—Vous n'avez pas encore imploré, Bussy, dit-elle, et voilà que vous menacez déjà.
—Vous menacer? Oh! Dieu m'entend, et il sait quelle est mon intention; je vous aime si ardemment, Diane, que je n'agirai point comme ferait un autre homme. Je sais que vous m'aimez. Mon Dieu! n'allez pas vous en défendre, vous rentreriez dans la classe de ces esprits vulgaires dont les paroles démentent les actions. Je le sais, car vous l'avez avoué. Puis, un amour comme le mien, voyez-vous, rayonne comme le soleil, et vivifie tous les coeurs qu'il touche; ainsi je ne vous supplierai pas, je ne me consumerai pas en désespoir. Non, je me mettrai à vos genoux, que je baise, et je vous dirai, la main droite sur mon coeur, sur ce coeur qui n'a jamais menti ni par intérêt ni par crainte, je vous dirai: «Diane, je vous aime, et ce sera pour toute ma vie! Diane, je vous jure à la face du ciel que je mourrai pour vous, que je mourrai en vous adorant.» Si vous me dites encore: «Partez, ne volez pas le bonheur d'un autre,» je me relèverai sans soupir, sans un signe, de cette place, où je suis si heureux cependant, et je vous saluerai profondément en me disant: «Cette femme ne m'aime pas; cette femme ne m'aimera jamais.» Alors je partirai et vous ne me reverrez plus jamais. Mais, comme mon dévouement pour vous est encore plus grand que mon amour, comme mon désir de vous voir heureuse survivra à la certitude que je ne puis pas être heureux moi-même, comme je n'aurai pas volé le bonheur d'un autre, j'aurai le droit de lui voler sa vie en y sacrifiant la mienne: voilà ce que je ferai, madame, et cela de peur que vous ne soyez esclave éternellement, et que ce ne vous soit un prétexte à rendre malheureux les braves gens qui vous aiment.
Bussy s'était ému en prononçant ces paroles. Diane lut dans son regard si brillant et si loyal toute la vigueur de sa résolution: elle comprit que ce qu'il disait, il allait le faire; que ces paroles se traduiraient indubitablement en action, et, comme la neige d'avril fond aux rayons du soleil, sa rigueur se fondit à la flamme de ce regard.
—Eh bien! dit-elle, merci de cette violence que vous me faites, ami. C'est encore une délicatesse de votre part, de m'ôter ainsi jusqu'au remords de vous avoir cédé. Maintenant, m'aimerez-vous jusqu'à la mort, comme vous dites? maintenant, ne serai-je pas le jeu de votre fantaisie, et ne me laisserez-vous pas un jour l'odieux regret de ne pas avoir écouté l'amour de M. de Monsoreau? Mais non, je n'ai pas de conditions à vous faire; je suis vaincue, je suis livrée; je suis à vous, Bussy, d'amour, du moins. Restez donc, ami, et maintenant que ma vie est la vôtre, veillez sur nous.
En disant ces mots, Diane posa une de ses mains si blanches et si effilées sur l'épaule de Bussy, et lui tendit l'autre, qu'il tint amoureusement collée à ses lèvres; Diane frissonna sous ce baiser.
On entendit alors les pas légers de Jeanne, accompagnés d'une petite toux indicatrice: elle rapportait une gerbe de fleurs nouvelles et le premier papillon qui se fût encore hasardé peut-être hors de sa coque de soie: c'était une atalante aux ailes rouges et noires.
Instinctivement, les mains entrelacées se désunirent.
Jeanne remarqua ce mouvement.
—Pardon, mes bons amis, de vous déranger, dit-elle, mais il nous faut rentrer sous peine que l'on vienne nous chercher ici. Monsieur le comte, regagnez, s'il vous plaît, votre excellent cheval qui fait quatre lieues en une demi-heure, et laissez-nous faire le plus lentement possible, car je présume que nous aurons fort à causer, les quinze cents pas qui nous séparent de la maison. Dame! voici ce que vous perdez à votre entêtement, monsieur de Bussy: le dîner du château, qui est excellent surtout pour un homme qui vient de monter à cheval et de grimper par-dessus les murailles, et cent bonnes plaisanteries que nous eussions faites, sans compter certains coups d'oeil échangés qui chatouillent mortellement le coeur.—Allons, Diane, rentrons.
Et Jeanne prit le bras de son amie et fit un léger effort pour l'entraîner avec elle.