Rosa cacha sa tête dans ses deux mains avec un mouvement désespéré.
—Qui s'appelle Cornélius van Baërle, dit Boxtel et qui est le propre filleul de ce scélérat de Corneille de Witt.
Le prince tressaillit. Son œil calme jeta une flamme, et le froid de la mort s'étendit de nouveau sur son visage immobile.
Il alla à Rosa et lui fit du doigt signe d'écarter ses mains de son visage.
Rosa obéit, comme eût fait sans voir une femme soumise à un pouvoir magnétique.
—C'est donc pour suivre cet homme que vous êtes venue me demander à Leyde le changement de votre père?
Rosa baissa la tête et s'affaissa écrasée en murmurant:
—Oui, monseigneur.
—Poursuivez, dit le prince à Boxtel.
—Je n'ai rien à dire, continua celui-ci, Votre Altesse sait tout. Maintenant, voici ce que je ne voulais pas dire, pour ne pas faire rougir cette fille de son ingratitude. Je suis venu à Loewestein parce que mes affaires m'y appelaient; j'y ai fait connaissance avec le vieux Gryphus, je suis devenu amoureux de sa fille, je l'ai demandée en mariage, et comme je n'étais pas riche, imprudent que j'étais, je lui ai confié mon espérance de toucher cent mille florins; et pour justifier cette espérance, je lui ai montré la tulipe noire. Alors, comme son amant, à Dordrecht, pour faire prendre le change sur les complots qu'il tramait, affectait de cultiver des tulipes, tous deux ont comploté ma perte. La veille de la floraison de la fleur, la tulipe a été enlevée de chez moi par cette jeune fille, portée dans sa chambre, où j'ai eu le bonheur de la reprendre au moment où elle avait l'audace d'expédier un messager pour annoncer à MM. les membres de la société d'horticulture qu'elle venait de trouver la grande tulipe noire; mais elle ne s'est pas démontée pour cela. Sans doute pendant les quelques heures qu'elle l'a gardée dans sa chambre, l'aura-t-elle montrée à quelques personnes qu'elle appellera en témoignage? Mais heureusement, monseigneur, vous voilà prévenu contre cette intrigue et ses témoins.