—Je donne à Rosa cent mille florins, qu'elle aura bien gagnés et qu'elle pourra vous offrir; ils sont le prix de son amour, de son courage et de son honnêteté. Quant à vous, monsieur, grâce à Rosa encore, qui a apporté la preuve de votre innocence—et en disant ces mots, le prince tendit à Cornélius le fameux feuillet de la Bible sur lequel était écrite la lettre de Corneille de Witt, et qui avait servi à envelopper le troisième caïeu—, quant à vous, l'on s'est aperçu que vous aviez été emprisonné pour un crime que vous n'aviez pas commis. C'est vous dire, non seulement que vous êtes libre, mais encore que les biens d'un homme innocent ne peuvent être confisqués. Vos biens vous sont donc rendus. M. van Baërle, vous êtes le filleul de M. Corneille de Witt et l'ami de M. Jean. Restez digne du nom que vous a confié l'un sur les fonts de baptême, et de l'amitié que l'autre vous avait vouée. Conservez la tradition de leurs mérites à tous deux, car ces MM. de Witt, mal jugés, mal punis, dans un moment d'erreur populaire, étaient deux grands citoyens dont la Hollande est fière aujourd'hui.

Le prince, après ces deux mots qu'il prononça d'une voix émue, contre son habitude, donna ses deux mains à baiser aux deux époux, qui s'agenouillèrent à ses côtés.

Puis, poussant un soupir:

—Hélas! dit-il, vous êtes bien heureux vous, qui peut-être rêvant la vraie gloire de la Hollande et surtout son vrai bonheur, ne cherchez à lui conquérir que de nouvelles couleurs de tulipes.

Et jetant un regard du côté de la France, comme s'il eût vu de nouveaux nuages s'amonceler de ce côté-là, il remonta dans son carrosse et partit.

De son côté, Cornélius, le même jour, partit pour Dordrecht avec Rosa, qui, par la vieille Zug, qu'on lui expédia en qualité d'ambassadeur, fit prévenir son père de tout ce qui s'était passé.

Ceux qui, grâce à l'exposé que nous avons fait, connaissent le caractère du vieux Gryphus, comprendront qu'il se réconcilia difficilement avec son gendre. Il avait sur le cœur les coups de bâton reçus, il les avait comptés par les meurtrissures; ils montaient, disait-il, à quarante et un; mais il finit par se rendre, pour n'être pas moins généreux, disait-il, que Son Altesse le stathouder.

Devenu gardien de tulipes, après avoir été geôlier d'hommes, il fut le plus rude geôlier de fleurs qu'on eût encore rencontré dans les Pays-Bas. Aussi fallait-il le voir, surveillant les papillons dangereux, tuant les mulots et chassant les abeilles trop affamées.

Comme il avait appris l'histoire de Boxtel et qu'il était furieux d'avoir été la dupe du faux Jacob, ce fut lui qui démolit l'observatoire élevé jadis par l'envieux derrière le sycomore; car l'enclos de Boxtel, vendu à l'encan, s'enclava dans les plates-bandes de Cornélius, qui s'arrondit de façon à défier tous les télescopes de Dordrecht.

Rosa, de plus en plus belle, devint de plus en plus savante; et au bout de deux ans de mariage, elle savait si bien lire et écrire, qu'elle put se charger seule de l'éducation de deux beaux enfants, qui lui étaient poussés au mois de mai 1674 et 1675, comme des tulipes, et qui lui avaient donné bien moins de mal que la fameuse fleur à laquelle elle devait de les avoir.