Geneviève frissonna. C'était la première fois que Maurice disait son nom avec une expression si profonde.
—Eh bien, continua Maurice, puisque vous m'avez deviné, laissez-moi tout vous dire, Geneviève; car, dussiez-vous me tuer d'un regard... il y a trop longtemps que je me tais; je parlerai, Geneviève.
—Monsieur, dit la jeune femme, je vous ai supplié, au nom de notre amitié, de vous taire; monsieur, je vous en supplie encore; que ce soit pour moi, si ce n'est point pour vous. Pas un mot de plus, au nom du ciel, pas un mot de plus!
—L'amitié, l'amitié. Ah! si c'est une amitié pareille à celle que vous me portez, que vous avez pour M. Morand, je ne veux plus de votre amitié, Geneviève; il me faut à moi plus qu'aux autres.
—Assez, dit madame Dixmer avec un geste de reine, assez, monsieur Lindey; voici notre voiture, veuillez me reconduire chez mon mari.
Maurice tremblait de fièvre et d'émotion; lorsque Geneviève, pour rejoindre la voiture, qui, en effet, se tenait à quelques pas seulement, posa sa main sur le bras de Maurice, il sembla au jeune homme que cette main était de flamme. Tous deux montèrent dans la voiture: Geneviève s'assit au fond, Maurice se plaça sur le devant. On traversa tout Paris sans que ni l'un ni l'autre eussent prononcé une parole.
Seulement, pendant tout le trajet, Geneviève avait tenu son mouchoir appuyé sur ses yeux.
Lorsqu'ils rentrèrent à la fabrique, Dixmer était occupé dans son cabinet de travail; Morand arrivait de Rambouillet, et était en train de changer de costume. Geneviève tendit la main à Maurice en rentrant dans sa chambre, et lui dit:
—Adieu, Maurice, vous l'avez voulu. Maurice ne répondit rien; il alla droit à la cheminée où pendait une miniature représentant Geneviève: il la baisa ardemment, la pressa sur son cœur, la remit à sa place et sortit. Maurice était rentré chez lui sans savoir comment il y était revenu; il avait traversé Paris sans rien voir, sans rien entendre; les choses qui venaient de se passer s'étaient écoulées devant lui comme dans un rêve, sans qu'il pût se rendre compte ni de ses actions, ni de ses paroles, ni du sentiment qui les avait inspirées. Il y a des moments où l'âme la plus sereine, la plus maîtresse d'elle-même, s'oublie à des violences que lui commandent les puissances subalternes de l'imagination.
Ce fut, comme nous l'avons dit, une course, et non un retour, que la marche de Maurice; il se déshabilla sans le secours de son valet de chambre, ne répondit pas à sa cuisinière, qui lui montrait un souper tout préparé; puis, prenant les lettres de la journée sur sa table, il les lut toutes, les unes après les autres, sans en comprendre un seul mot. Le brouillard de la jalousie, l'ivresse de la raison, n'était point encore dissipé.