L'appartement qu'occupait Clarice était devenu désormais trop grand pour elle; personne ne s'étonna donc de la voir le quitter pour en prendre un plus petit au second.

Outre la douleur qui, chez Clarice, avait anéanti toutes ses autres facultés, il y a dans tout noble cœur une certaine répugnance à solliciter, même de la patrie, la récompense du sang versé pour elle, surtout quand ce sang est encore chaud, comme l'était celui d'Albert. La pauvre veuve hésita donc à se présenter au ministère de la guerre pour faire valoir ses droits. Il en résulta qu'au bout de trois mois, quand elle put prendre sur elle de faire les premières démarches, la prise de Requena et celle de Saragosse avaient déjà fait oublier la bataille d'Almanza. Clarice montra la lettre du prince; le secrétaire du ministre lui répondit qu'avec une pareille lettre elle ne pouvait manquer de tout obtenir, mais qu'il fallait attendre le retour de Son Altesse. Clarice regarda dans une glace son visage maigri, et sourit tristement.—Attendre! dit-elle; oui, cela vaudrait mieux, j'en conviens; mais Dieu sait si j'en aurai le temps.

Il résulta de cet échec que Clarice quitta son logement du second pour prendre deux petites chambres au troisième. La pauvre veuve n'avait d'autre fortune que le traitement de son mari. La petite dot que lui avait donnée le duc avait disparu dans l'achat d'un mobilier et dans les équipages de son mari. Comme le nouveau logement qu'elle prenait était beaucoup plus petit que l'autre, on ne s'étonna donc point que Clarice vendît le superflu de ses meubles.

On attendait pour la fin de l'automne le retour du duc d'Orléans, et Clarice comptait sur ce retour pour améliorer sa situation; mais, contre toutes les habitudes stratégiques de cette époque, l'armée, au lieu de prendre ses quartiers d'hiver, continua la campagne, et l'on apprit qu'au lieu de se préparer à revenir, le duc d'Orléans se préparait à mettre le siège devant Lérida. Or, en 1647, le grand Condé lui-même avait échoué devant Lérida, et le nouveau siège, en supposant même qu'il eût une bonne issue, promettait de traîner effroyablement en longueur.

Clarice risqua quelques nouvelles démarches: cette fois on avait déjà oublié jusqu'au nom de son mari. Elle eut de nouveau recours à la lettre du prince; cette lettre fit son effet ordinaire, mais on lui répondit qu'après le siège de Lérida, le duc d'Orléans ne pouvait manquer de revenir: force fut donc à la pauvre veuve de prendre encore patience.

Seulement elle quitta ses deux chambres pour prendre une petite mansarde en face de celle de Buvat, et elle vendit ce qui lui restait de meubles, ne gardant qu'une table, quelques chaises, le berceau de la petite Bathilde, et un lit pour elle.

Buvat avait vu sans trop s'en rendre compte tous ces déménagements successifs, et quoiqu'il n'eût pas l'esprit très subtil, il ne lui avait pas été difficile de comprendre la situation de sa voisine. Buvat, qui était un homme d'ordre, avait devant lui quelques petites économies qu'il avait grande envie de mettre à la disposition de sa voisine; mais comme, à mesure que la misère de Clarice devenait plus grande, sa fierté grandissait aussi; jamais le pauvre Buvat n'osa lui faire une pareille offre. Et cependant, vingt fois il alla chez elle avec un petit rouleau qui renfermait toute sa fortune, c'est-à-dire cinquante ou soixante louis; mais chaque fois il sortit de chez Clarice, le rouleau à moitié tiré de sa poche, sans jamais pouvoir prendre sur lui de le tirer tout à fait. Seulement, un jour il arriva que Buvat, en descendant pour aller à son bureau, ayant rencontré le propriétaire qui faisait sa tournée trimestrielle, et ayant deviné que la visite qu'il comptait faire à sa voisine, avec sa scrupuleuse ponctualité allait, malgré l'exiguïté de la somme, la mettre peut-être dans un grand embarras, il fit entrer le propriétaire chez lui, en disant que, la veille, madame du Rocher lui avait remis l'argent, afin qu'il retirât les deux quittances en même temps. Le propriétaire, qui y trouvait son compte et qui avait craint un retard du côté de sa locataire, ne s'inquiéta point de quelle part lui venait l'argent: il tendit les deux mains, remit les deux quittances et continua sa tournée.

Il faut dire aussi que, dans la naïveté de son âme Buvat fut tourmenté de cette bonne action comme d'un crime; il fut trois ou quatre jours sans oser se présenter chez sa voisine, de sorte que, lorsqu'il y revint, il la trouva toute affectée de ce qu'elle croyait un acte d'indifférence de sa part. De son côté, Buvat trouva Clarice si fort changée encore pendant ces quatre jours, qu'il sortit en secouant la tête et en s'essuyant les yeux, et que, pour la première fois peut-être, il se mit au lit sans chanter, pendant les quinze tours qu'il avait l'habitude de faire dans sa chambre avant de se coucher:

Laissez-moi aller
Laissez-moi jouer, etc.

Ce qui était une preuve de bien triste et bien profonde préoccupation.