—Votre mère est une digne femme, et sa cuisine une bonne cuisine; j'ai entendu parler de toutes deux avec de grands éloges, monsieur le chevalier, répondit le capitaine avec un ton presque paternel. Aussi je serais désolé de vous enlever à l'une et à l'autre pour une misère comme celle qui me procure l'honneur de croiser le fer avec vous. Supposez donc tout bonnement que vous prenez une leçon avec votre maître d'armes, et tirez à fond.

La recommandation était inutile; Ravanne était exaspéré de la tranquillité de son adversaire, à laquelle, malgré son courage, son sang jeune et ardent ne lui laissait pas l'espérance d'atteindre. Aussi se précipita-t-il sur le capitaine avec une telle furie que les épées se trouvèrent engagées jusqu'à la poignée. Le capitaine fit un pas en arrière.

—Ah! vous rompez, mon grand monsieur, s'écria Ravanne.

—Rompre n'est pas fuir, mon petit chevalier, répondit le capitaine; c'est un axiome de l'art que je vous invite à méditer. D'ailleurs, je ne suis pas fâché d'étudier votre jeu. Ah! vous êtes élève de Berthelot à ce qu'il me paraît. C'est un bon maître, mais il a un grand défaut: c'est de ne pas apprendre à parer. Tenez, voyez un peu, continua-t-il en ripostant par un coup de seconde à un coup droit, si je m'étais fendu, je vous enfilais comme une mauviette.

Ravanne était furieux, car effectivement il avait senti sur son flanc la pointe de l'épée de son adversaire, mais si légèrement posée qu'il eût pu la prendre pour le bouton d'un fleuret. Aussi sa colère redoubla de la conviction qu'il lui devait la vie, et ses attaques se multiplièrent plus pressées encore qu'auparavant.

—Allons, allons, dit le capitaine, voilà que vous perdez la tête maintenant, et que vous cherchez à m'éborgner. Fi donc! jeune homme, fi donc! À la poitrine, morbleu! Ah! vous revenez à la figure? Vous me forcerez de vous désarmer! Encore? Allez ramasser votre épée, jeune homme, et revenez à cloche-pied, cela vous calmera.

Et d'un violent coup de fouet, il fit sauter le fer de Ravanne à vingt pas de lui.

Cette fois, Ravanne profita de l'avis; il alla lentement ramasser son épée et revint lentement au capitaine, qui l'attendait la pointe de la sienne sur le soulier. Seulement le jeune homme était pâle comme sa veste de satin, sur laquelle apparaissait une légère goutte de sang.

—Vous avez raison, monsieur, lui dit-il, et je suis encore un enfant; mais ma rencontre avec vous aidera, je l'espère à faire de moi un homme. Encore quelques passes, s'il vous plaît, afin qu'il ne soit pas dit que vous ayez eu tous les honneurs. Et il se remit en garde.

Le capitaine avait raison: il ne manquait au chevalier que du calme pour en faire sous les armes un homme à craindre. Aussi, au premier coup de cette troisième reprise, vit-il qu'il lui fallait apporter à sa propre défense toute son attention; mais lui-même avait dans l'art de l'escrime une trop grande supériorité pour que son jeune adversaire pût reprendre avantage sur lui. Les choses se terminèrent comme il était facile de le prévoir: le capitaine fit sauter une seconde fois l'épée des mains de Ravanne; mais, cette fois, il alla la ramasser lui-même et avec une politesse dont au premier abord on l'aurait cru incapable.