Bathilde fit quelques pas en arrière, car elle sentit qu'elle allait tomber dans les bras de Raoul.

Raoul, après avoir fermé vivement la porte, fit quelques pas en avant et vint tomber aux pieds de Bathilde.

Les deux jeunes gens se regardèrent avec un indicible regard d'amour; puis leurs deux noms, échangés dans un double cri, s'échappèrent de leurs bouches; leurs mains se réunirent dans un serrement électrique, et tout fut oublié.

Ces deux pauvres cœurs, à qui il semblait qu'ils avaient tant de choses à se dire, battaient presque l'un contre l'autre et restaient muets. Toute leur âme était passée dans leurs yeux, et ils se parlaient avec cette grande voix du silence qui, en amour, dit tant de choses, et qui a sur l'autre l'avantage de ne mentir jamais.

Ils demeurèrent ainsi quelques minutes. Enfin Bathilde sentit les larmes qui lui venaient aux yeux; puis, avec un soupir, et se renversant en arrière comme pour retrouver la respiration dans sa poitrine oppressée:

—Ô mon Dieu! mon Dieu! que j'ai souffert! dit-elle.

—Et moi donc! dit d'Harmental, moi qui ai envers vous l'apparence de tous les torts, et qui cependant suis innocent.

—Innocent, dit Bathilde, à qui, par une réaction toute naturelle, ses premiers doutes revenaient.

—Oui, innocent, reprit le chevalier.

Et alors il raconta à Bathilde tout ce que de sa vie il avait le droit de lui raconter, c'est-à-dire son duel avec Lafare; comment, à la suite de ce duel, il était venu se cacher dans la rue du Temps-Perdu; comment il avait vu Bathilde, comment il l'avait aimée; son étonnement en découvrant successivement en elle la femme distinguée, le peintre habile, la musicienne de premier ordre; sa joie lorsqu'il crut voir qu'il ne lui était pas tout à fait indifférent; son bonheur lorsqu'il commença à croire qu'il était aimé; enfin il lui dit combien il était heureux lorsqu'il avait reçu, comme colonel des carabiniers, l'ordre de se rendre en Bretagne, et comment cet ordre portait qu'à son retour il eût à venir rendre compte de sa mission à S. A. S. madame la duchesse du Maine avant de se rendre à Paris. Il était donc arrivé directement à Sceaux, ignorant ce qui s'y passait et croyant n'avoir que des dépêches à y déposer en passant, lorsqu'il était au contraire tombé au milieu d'une fête à laquelle il avait été, bien malgré lui, mais à cause de la position qu'il occupait près de monsieur le duc du Maine, forcé de prendre part. Ce récit fut terminé par des expressions de regret, par des paroles d'amour et par des protestations de fidélité telles, que Bathilde ne fit presque pas attention aux parties premières du discours pour ne s'occuper et ne se souvenir que de la fin.