—Monsieur ne désire plus rien?

—Plus rien, mon ami, plus rien, dit Buvat pénétré de tant de dévouement; plus rien que vous exprimer ma reconnaissance.

—Je n'ai fait que mon devoir, monsieur, répondit modestement Bourguignon en s'inclinant une dernière fois et en fermant la porte.

—Ma foi! dit Buvat en suivant Bourguignon d'un œil attendri, il faut convenir qu'il y a des proverbes bien menteurs. On dit insolent comme un laquais; et certes voilà un individu exerçant cette profession et qui est cependant on ne peut plus poli. Ma foi! je ne croirai plus aux proverbes, ou du moins je ferai une distinction entre eux.

Et en se faisant cette promesse à lui-même, Buvat se retrouva seul.

Rien n'excite l'appétit comme la vue d'un bon dîner dont on ne respire que l'odeur. Celui qui venait de passer sous les yeux de Buvat dépassait en luxe tout ce que le bonhomme avait rêvé jusqu'alors, et il commençait, tourmenté par des tiraillements d'estomac réitérés, à se reprocher la trop grande défiance qu'il avait eue à l'endroit de ses persécuteurs; mais il était trop tard. Buvat aurait bien pu, il est vrai, tirer la sonnette de monsieur Bourguignon ou la sonnette de monsieur Comtois, et demander un second service; mais il était d'un caractère trop timide pour se livrer à un pareil acte de volonté: il en résulta qu'ayant cherché parmi la somme de proverbes auxquels il devait continuer d'ajouter foi celui qui était le plus consolant, et ayant trouvé entre sa situation et le proverbe qui dit qui dort dîne une analogie qui lui parut des plus directes, il résolut de s'en tenir à celui-là, et, ne pouvant dîner, d'essayer au moins de dormir.

Mais au moment de se livrer à la résolution qu'il venait de prendre, Buvat se trouva assailli par de nouvelles craintes; ne pourrait-on pas profiter de son sommeil pour le faire disparaître? La nuit est l'heure des embûches; il avait bien entendu souvent raconter à madame Buvat la mère des histoires de baldaquins qui en s'abaissant étouffaient le malheureux dormeur, de lits qui s'enfonçaient d'eux-mêmes par une trappe, et cela si doucement que le mouvement n'éveillait pas même celui qui était couché; enfin de portes secrètes s'ouvrant dans les boiseries et même dans les meubles pour donner passage à des assassins. Ce dîner si copieux, ces vins si excellents, ne lui avaient peut-être été servis que pour le conduire sans défiance à un sommeil plus profond. Tout cela était possible à la rigueur; aussi, comme Buvat avait au plus haut degré le sentiment de sa conservation, commença-t-il sa bougie à la main, une investigation des plus minutieuses. Après avoir ouvert toutes les portes des armoires, tiré tous les tiroirs des commodes, sondé tous les panneaux de la boiserie, Buvat en était au lit, et à quatre pattes sur le tapis allongeait craintivement la tête sous la couchette, lorsque tout à coup il crut entendre marcher derrière lui. La position dans laquelle il était ne lui permettait guère de songer à sa défense; il demeura donc immobile et attendant, le cœur serré et la sueur au front.

—Pardon, dit au bout de quelques instants de morne silence une voix qui fit frissonner Buvat, pardon, mais n'est-ce pas son bonnet de nuit que monsieur cherche?

Buvat était découvert. Il n'y avait pas moyen de se soustraire au danger, si le danger existait. Il retira donc sa tête de dessous le lit, prit sa bougie à la main, et, demeurant sur les deux genoux, comme dans une posture humble et désarmante, il se retourna vers l'individu qui venait de lui adresser la parole, et se trouva en face d'un homme tout vêtu de noir et portant pliés sur l'avant-bras plusieurs objets que Buvat crut reconnaître pour des vêtements humains.

—Oui, monsieur, dit Buvat, saisissant avec une présence d'esprit dont il se félicita intérieurement l'échappatoire qui lui était ouverte; oui, monsieur, je cherche mon bonnet de nuit lui-même. Cette recherche serait-elle défendue?