Le déjeuner, comme on le pense bien, ne lui ôta rien de sa bonne humeur; tout au contraire, s'étant informé s'il pouvait écrire à monseigneur l'archevêque de Cambrai, et ayant appris qu'aucun ordre ne s'y opposait, il demanda du papier et de l'encre qu'on lui apporta, tira de sa poche son canif qui ne le quittait jamais, tailla sa plume avec le plus grand soin, et commença de sa plus belle écriture une requête parfaitement touchante à l'effet d'obtenir de lui, si sa captivité devait se prolonger, la permission de recevoir Bathilde, ou tout au moins de la prévenir qu'à part sa liberté il ne lui manquait absolument rien, grâce aux bontés qu'avait pour lui monseigneur le premier ministre.
Cette requête, à l'exécution calligraphique de laquelle Buvat attacha un grand soin, et dont toutes les majuscules représentaient des figures différentes de plantes, d'arbres ou d'animaux, occupa le digne écrivain depuis le déjeuner jusqu'au dîner. En s'asseyant à table, il la remit à Bourguignon, qu'il chargea personnellement de la porter à monseigneur le premier ministre, déclarant que Comtois lui suffirait momentanément pour son service. Un quart d'heure après, Bourguignon revint et annonça à Buvat que monseigneur était sorti, mais, qu'en son absence, la pétition avait été remise à la personne qui partageait le soin des affaires publiques avec lui, et que cette personne avait donné l'ordre de lui amener Buvat aussitôt qu'il aurait dîné, lequel Buvat, cependant, était invité à n'en point manger un seul morceau ni boire un verre de vin plus vite, attendu que celui qui le faisait demander était lui-même à table en ce moment. En vertu de cette permission, Buvat prit son temps, écorna les meilleurs plats, dégusta les meilleurs vins, lampa son café, savoura son verre de liqueur, et, cette dernière opération terminée, déclara d'un ton fort résolu qu'il était prêt à paraître devant le substitut du premier ministre.
L'ordre avait été donné à la sentinelle de laisser sortir Buvat: aussi Buvat, conduit par Bourguignon, passa-t-il fièrement devant elle. Pendant quelque temps il suivit un long corridor, puis il descendit un escalier, puis enfin le valet de pied ouvrit une porte et annonça monsieur Buvat.
Buvat se trouva alors dans une espèce de laboratoire situé au rez-de-chaussée, en face d'un homme de quarante ou quarante-deux ans qui ne lui était pas tout à fait inconnu, et qui, dans le costume le plus simple, s'occupait à suivre, sur un fourneau ardemment allumé, une opération chimique à laquelle il paraissait attacher une grande importance; cet homme, en apercevant Buvat, releva la tête, et l'ayant regardé avec curiosité:
—Monsieur, lui dit-il, c'est vous qui vous nommez Jean Buvat.
—Pour vous servir, monsieur, répondit Buvat en s'inclinant.
—La requête que vous venez d'adresser à l'abbé est de votre main?
—De ma propre main, monsieur.
—Vous avez une fort belle écriture, monsieur.
Buvat s'inclina avec un sourire orgueilleusement modeste.