Dubois était furieux; il regorgeait de preuves pour l'affaire des états généraux, mais cette affaire avait été coulée à fond par le lit de justice qui avait condamné les lettres de Philippe V, et dégradé les princes légitimés de leur rang; chacun les regardait comme assez punis par ce jugement, sans que l'on sévît une seconde fois contre eux pour une même cause. Dubois avait espéré alors sur les révélations de d'Harmental pour envelopper monsieur et madame du Maine dans un nouveau procès, plus grave que le premier, car, cette fois, il était question d'attentat direct, sinon à la vie, du moins à la liberté du régent; mais l'obstination du chevalier était venue détruire ses espérances. Sa colère s'était donc retournée tout entière contre d'Harmental, et, comme nous l'avons dit, il avait donné l'ordre à Leblanc et à d'Argenson de mener le procès avec la plus grande activité, ordre que ces deux magistrats suivaient avec leur ponctualité accoutumée.

Pendant ce temps, la maladie de Bathilde avait suivi un cours progressif, qui avait mis la pauvre enfant à deux doigts de la mort; mais enfin la jeunesse et la force avaient triomphé du mal. À l'exaltation du délire avait succédé chez elle un abattement profond, une prostration complète: on eût dit que la fièvre seule la soutenait, et qu'en s'en allant elle avait emmené la vie avec elle.

Cependant chaque jour amenait une amélioration, faible, il est vrai, mais cependant sensible aux yeux des bonnes gens qui environnaient la pauvre malade. Peu à peu elle avait reconnu ceux qui l'entouraient, puis elle leur avait tendu la main, puis elle leur avait adressé la parole. Cependant, au grand étonnement de tout le monde, on avait remarqué que Bathilde n'avait pas prononcé le nom de d'Harmental; c'était, au reste, un grand soulagement que ce silence pour ceux qui l'entouraient, car, comme ils n'avaient à l'endroit du chevalier que de fort tristes nouvelles à apprendre à Bathilde, ils préféraient, comme on le comprend bien, qu'elle gardât le silence sur ce sujet; chacun croyait bien, et le médecin tout le premier, que la jeune fille avait complètement oublié ce qui s'était passé, ou que si elle s'en souvenait, elle confondait la réalité avec les rêves de son délire.

Tout le monde était dans l'erreur même le médecin. Voici ce qui était arrivé:

Un matin qu'on croyait Bathilde endormie et qu'on l'avait laissée un instant seule, Boniface qui, malgré la sévérité de sa voisine, conservait toujours un grand fond de tendresse à son égard, avait, comme c'était son habitude tous les matins depuis qu'elle était malade, entrouvert la porte et passé la tête pour demander de ses nouvelles. Au grognement de Mirza, Bathilde s'était retournée, et, apercevant Boniface, avait aussitôt songé qu'elle saurait probablement de lui ce qu'elle demanderait vainement aux autres, c'est-à-dire ce qu'était devenu d'Harmental; en conséquence, elle avait, tout en retenant Mirza, tendu sa main pâle et amaigrie à Boniface. Boniface l'avait prise, tout en hésitant, entre ses grosses mains rouges; puis, regardant la jeune fille tout en hochant la tête:

—Oh! oui, mademoiselle Bathilde, avait-il dit; oui, vous avez bien eu raison: vous êtes une demoiselle, et moi, je ne suis qu'un gros paysan.

C'était un beau seigneur qu'il vous fallait à vous, et vous ne pouviez pas m'aimer.

—Du moins, comme vous l'entendiez, Boniface, dit Bathilde, mais je puis vous aimer autrement.

—Bien vrai, mademoiselle Bathilde, bien vrai? Eh bien! aimez-moi comme vous voudrez, pourvu que vous m'aimiez un peu.

—Je puis vous aimer comme un frère.