—Ma pauvre enfant! lui dit-elle, que n'êtes-vous venue il y a huit jours?
—Et pourquoi il y a huit jours plutôt que maintenant madame? demanda Bathilde avec anxiété.
—Parce qu'il y a huit jours, je n'eusse cédé à personne le plaisir de vous conduire près de mon père tandis qu'aujourd'hui c'est impossible.
—Impossible! Ô mon Dieu! et pourquoi cela, s'écria Bathilde.
—Mais, vous ignorez donc que je suis en disgrâce complète depuis avant-hier, ma pauvre enfant! Hélas! toute princesse que je suis j'ai été femme comme vous, comme vous j'ai eu le malheur d'aimer. Or, nous autres filles de race royale, vous le savez, notre cœur n'est point à nous, c'est une espèce de pierre qui fait partie du trésor de la couronne, et c'est un crime d'en disposer sans l'autorisation du roi ou de son premier ministre. J'ai disposé de mon cœur, et je n'ai rien à dire, car on me l'a pardonné; mais j'ai disposé de ma main, et on m'a punie. Depuis, trois jours mon amant est mon époux; voyez l'étrange chose! on m'a fait un crime d'une action dont en toute autre condition on m'eût louée. Mon père lui-même s'est laissé gagner à la colère générale, et depuis trois jours, c'est-à-dire depuis le moment où je devais pouvoir me présenter devant lui sans rougir, sa présence m'est interdite. Hier on m'a ôté ma garde: ce matin, je me suis présentée au Palais-Royal, on m'a refusé la porte.
—Hélas! hélas! dit Bathilde, je suis bien malheureuse, car je n'avais d'espoir qu'en vous, madame, et je ne connais personne qui puisse m'introduire près de monseigneur le régent! Et c'est demain, madame, demain à huit heures, qu'on tue celui que j'aime comme vous aimez monsieur de Riom! Ô mon Dieu! mon Dieu! ayez compassion de moi, madame, car si vous ne me prenez en pitié, je suis perdue, je suis condamnée!
—Mon Dieu! Riom, venez donc à notre aide, dit la duchesse en se retournant vers son mari qui entrait en ce moment, et en lui tendant la main; voilà une pauvre enfant qui a besoin de voir mon père à l'instant, sans retard; sa vie dépend de cette entrevue: que dis-je? plus que sa vie! la vie de l'homme qu'elle aime! Comment faire? voyons. Le neveu de Lauzun ne doit jamais être embarrassé, ce me semble. Riom, trouvez-nous un moyen, et s'il est possible, eh bien! je vous aimerai encore davantage.
—J'en ai bien un... dit Riom en souriant.
—Oh! monsieur, s'écria Bathilde, oh! dites-le-moi, et je vous serai éternellement reconnaissante.
—Voyons, dites, ajouta la duchesse de Berry d'une voix presque aussi pressante que l'était celle de Bathilde.