Le baron flaira son verre et, décidé sans doute par l'odeur vive et balsamique, par la belle couleur rosée que les quelques gouttes d'élixir avaient communiquée au vin de champagne, il avala la liqueur magique.
Au même instant, il lui sembla qu'un frisson secouait son corps et faisait refluer vers l'épiderme tout le sang vieux et lent qui dormait dans ses veines, depuis les pieds jusqu'au cœur. Sa peau ridée se tendit, ses yeux flasquement couverts par le voile de leurs paupières furent dilatés sans que la volonté y prît part. La prunelle joua vive et grande, le tremblement de ses mains fit place à un aplomb nerveux; sa voix s'affermit, et ses genoux, redevenus élastiques comme aux plus beaux jours de sa jeunesse, se dressèrent en même temps que les reins; et cela comme si la liqueur, en descendant, avait régénéré tout ce corps de l'une à l'autre extrémité.
Un cri de surprise, de stupeur, un cri d'admiration surtout retentit dans l'appartement. Taverney, qui mangeait du bout des gencives, se sentit affamé. Il prit vigoureusement assiette et couteau, se servit d'un ragoût placé à sa gauche, et broya des os de perdrix en disant qu'il sentait repousser ses dents de vingt ans.
Il mangea, rit, but, et cria de joie pendant une demi-heure; et pendant cette demi-heure, les autres convives restèrent stupéfaits en le regardant; puis, peu à peu, il baissa comme une lampe à laquelle l'huile vient à manquer. Ce fut d'abord son front, où les anciens plis un instant disparus se creusèrent en rides nouvelles; ses yeux se voilèrent et s'obscurcirent. Il perdit le goût, puis son dos se voûta. Son appétit disparut; ses genoux recommencèrent a trembler.
—Oh! fit-il en gémissant.
—Eh bien! demandèrent tous les convives.
—Eh bien? adieu la jeunesse.
Et il poussa un profond soupir accompagné de deux larmes qui vinrent humecter sa paupière.
Instinctivement, et à ce triste aspect du vieillard rajeuni d'abord et redevenu plus vieux ensuite par ce retour de jeunesse, un soupir pareil à celui qu'avait poussé Taverney sortit de la poitrine de chaque convive.
—C'est tout simple, messieurs, dit Cagliostro, je n'ai versé au baron que trente-cinq gouttes de l'élixir de vie, et il n'a rajeuni que de trente-cinq minutes.